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Le Littératron ou la « machine à mot ». Une fiction pour penser l’innovation aujourd’hui

19 Oct, 2026

Résumé

Cet article 1 explore la portée heuristique d’un petit ouvrage de fiction publié en 1964 par  Robert Escarpit, le Littératron, qui met en scène les instigateurs d’une innovation technique  basée sur le traitement et la génération automatique du langage. Au-delà de sa trivialité,  cette fiction offre une grille de lecture remarquablement actuelle pour interroger les  stratégies discursives, les logiques financières et les rapports de pouvoir qui président au  déploiement des innovations technologiques. Elle résonne en outre particulièrement avec  l’actualité du monde digital, de la gouvernementalité algorithmique des plateformes  d’intermédiation à l’irruption des grands modèles de langage qui semblent avoir fait entrer  la « machine à mots » d’Escarpit dans notre réalité quotidienne.

Mots clés

Innovation sociotechnique, Robert Escarpit, intelligence artificielle, gouvernementalité,  cybernétique, capitalisme de plateforme 

In English

Title

Le Littératron, or the « Word Machine »: A Fiction for Thinking Innovation Today 

Abstract

This article explores the heuristic value of a short work of fiction published in 1964 by Robert  Escarpit, Le Littératron, which depicts the instigators of a technical innovation based on the automatic processing and generation of language. Beyond its triviality, this fiction offers a remarkably timely framework for examining the discursive strategies, financial logics, and  power relations that govern the deployment of technological innovations. It resonates  particularly with today’s digital landscape, from the algorithmic governmentality of  intermediation platforms to the emergence of large language models, which seem to have  brought Escarpit’s « word machine » into our everyday reality.

Keywords

Socio Technical innovation, Robert Escarpit, Artificial Intelligence, governmentality, cybernetic, platform capitalism 

En Español

Título

El Littératron, o la « máquina de palabras »: una ficción para pensar la innovación hoy 

Resumen

Este artículo explora el alcance heurístico de una breve obra de ficción publicada en 1964  por Robert Escarpit, Le Littératron, que pone en escena a los instigadores de una innovación  técnica basada en el procesamiento y la generación automática del lenguaje. Más allá de su  trivialidad, esta ficción ofrece un marco de lectura notablemente vigente para interrogar  las estrategias discursivas, las lógicas financieras y las relaciones de poder que presiden el  despliegue de las innovaciones tecnológicas. Resuena además de manera particular con la  actualidad del mundo digital, desde la gubernamentalidad algorítmica de las plataformas de intermediación hasta la irrupción de los grandes modelos de lenguaje, que parecen haber  convertido la « máquina de palabras » de Escarpit en una realidad cotidiana.

Palabras clave

Innovación sociotécnica, Robert Escarpit, inteligencia artificial, gubernamentalidad, cibernética, capitalismo de plataformas

Pour citer cet article, utiliser la référence suivante :

Pucheu David « Le Littératron ou la « machine à mot ». Une fiction pour penser l’innovation aujourd’hui », n°, , p. à , consulté le mardi 20 octobre 2026, [en ligne] URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2026/varia/le-litteratron-ou-la-machine-a-mot-une-fiction-pour-penser-linnovation-aujourdhui/

Le Littératron ou la “machine à mot”.  

Une fiction pour penser l’innovation aujourd’hui 

En 1964, Robert Escarpit, pionnier de la sociologie de la littérature et figure fondatrice des  Sciences de l’Information et de la Communication en France, publie le Littératron 2, l’un de  ses premiers écrits consacrés aux technologies de traitement de l’information numérique.  Dans cette fiction aux accents anticipationnels, Escarpit met en scène les instigateurs d’une  innovation technique basée sur le traitement automatique du langage : une « machine à  mots » dotée de programmes capables de générer, à partir de ce qu’on appellerait  aujourd’hui du machine learning, des contenus taillés sur mesure pour leurs récepteurs qu’ils  soient citoyens, consommateurs, lecteurs ou apprenants. 

Libérée des contraintes de la méthode scientifique, l’écriture du Littératron fut sans doute  pour Escarpit l’occasion de livrer ses intuitions sur ces outils d’un nouveau genre dont les  usages étaient encore à leur balbutiement en 1964. S’il ne fait nul doute qu’Escarpit avait  eu vent des prévisions fantasmatiques qu’avaient formulées, presque une décennie  auparavant, les pères fondateurs de l’Intelligence Artificielle lors du congrès de Dartmouth,  on sait qu’il n’avait pas encore à l’époque de connaissances approfondies des machines à  traiter l’information et des théories cybernétiques qui les avaient portées au grand jour.  Selon son propre aveu, sa rencontre avec la théorie mathématique de l’information et plus  largement avec la cybernétique date de 1968 à travers les travaux du physicien français Eli  Roubine (Escarpit, 1992). Il faudra attendre la publication de sa Théorie générale de  l’information, une décennie plus tard, pour qu’Escarpit développe sa critique de la « raison  artificielle » et en fasse du même coup un objet de recherche central des Sciences de  l’Information et de la Communication naissantes (voir « La famille Frankenstein » et « Le  rêve cybernétique » dans Escarpit, 1976). 

Mais avant d’être un roman de science-fiction écrit au présent (toute la narration se passe  dans les années 1960), le Littératron est à classer dans la catégorie des romans picaresques  dépeignant, à travers la vie d’un même protagoniste, la critique sociale d’un monde perçu  de l’intérieur. En l’occurrence, Escarpit adresse ici une critique acerbe à l’endroit de  l’idéologie technocratique de son temps. En interrogeant les chemins tortueux de  l’innovation où se mêlent les enjeux de pouvoir politique, économique, militaire et  scientifique, il y dresse un portrait sans concession des techno-prophètes pratiquant  « l’esbroufe à la technologie », des politiciens démagogues, du « jeune patronat » adepte du  brainstorming et des investisseurs aux dents longues. 

Mais au-delà de sa trivialité, le Littératron constitue une fiction d’une saisissante actualité  pour questionner les motifs imaginaires et idéologiques qui irriguent les innovations  technologiques. Cette contribution voudrait précisément mettre en lumière l’actualité des idées proposées par le Littératron et, par certains aspects, la permanence de phénomènes  propres au processus d’innovation tels qu’ils s’y trouvent dépeints. 

Bien conscient des limites d’un tel exercice de réflexion rétrospective qui pourrait travestir  les propos d’Escarpit, mon ambition consiste plus humblement à souligner la portée  heuristique d’un ouvrage largement méconnu et dont les intuitions nous invitent à interroger  l’actualité contemporaine de l’innovation technique en général et du monde numérique en  particulier. 

Nous nous intéresserons dans un premier temps aux chemins empruntés par le Littératron  pour accéder au statut d’innovation. Loin de procéder des seules qualités de l’objet  technique, son succès repose sur un ensemble de stratégies d’acteurs visant à mobiliser des  réseaux, à capter l’attention des décideurs et à susciter l’adhésion des marchés et de  l’opinion. À travers cette fiction, Escarpit donne à voir les mécanismes sociaux par lesquels  se construisent et se diffusent les promesses attachées à l’innovation technologique. 

Nous examinerons ensuite le rôle joué par le langage dans cette construction de la  nouveauté. À partir de la « syllabe magique » -tron, dont Escarpit raille l’usage, nous  interrogerons la fonction des déplacements sémantiques qui accompagnent les différentes vagues d’innovation technologique. Du cyber– au smart-, en passant par le 2.0 ou, plus  récemment, le préfixe de-, ces marqueurs lexicaux ne se contentent pas de désigner la  nouveauté : ils contribuent à la mettre en récit, à lui associer des imaginaires et à naturaliser  les transformations sociales, économiques et politiques qu’elle engage. 

Enfin, nous confronterons les usages imaginés du Littératron aux formes contemporaines du  capitalisme numérique. L’« effet narcisse » du projet Boomerang, fondé sur la collecte des  traces individuelles et leur réinjection sous la forme de contenus ajustés à leurs  destinataires, entre singulièrement en résonance avec les mécanismes de profilage et de  recommandation du capitalisme de plateforme. L’essor récent des intelligences artificielles  génératives et plus particulièrement des Larges Modèles de Langage (LLM) prolonge cette  actualité en donnant une matérialité nouvelle à cette « machine à mots », imaginée par  Escarpit en 1964, capable d’automatiser la production du discours. 

Les chemins tortueux de l’innovation

Des innovations d’opinion 

La plus grande partie du Littératron ne traite pas tant des technologies que des discours qui  les accompagnent et des stratégies d’acteurs qui président à leur diffusion. On retrouve en  germe une certaine sociologie de l’innovation (Akrich, Callon, Latour, 1988) au sein de  laquelle se joue le devenir toujours incertain des inventions techniques. Bien que centrée  sur les stratégies d’un individu entrepreneur, l’histoire fictive du Littératron montre  comment le processus d’innovation met en jeu des rapports de pouvoir au sein de réseaux  d’acteurs aux intérêts divergents, animés par des controverses aux enjeux décisifs, tout en  cherchant à s’attirer les faveurs du marché et de l’opinion publique. 

À travers l’histoire du Littératron c’est l’innovation technologique de son temps qu’Escarpit  entendait critiquer, plus particulièrement l’audiovisuel et les médias de masse qui concentraient alors tous les regards. Interrogé en 1992 par Anne Marie Laulan et Jean Devèze  (Escarpit, 1992), Escarpit expliquait la genèse du Littératron à partir de sa lecture critique  de Marshall McLuhan. Les écrits de l’universitaire canadien, qui jouissaient d’une grande  popularité internationale dans les années 1960, avaient suggéré l’idée d’un changement  civilisationnel inéluctable porté par la transition des médias écrits vers les médias  audiovisuels. C’est précisément cette soi-disant inéluctabilité qu’Escarpit entendait  critiquer en affirmant que de tels discours agissaient comme des prophéties auto réalisatrices, concentrant progressivement toute l’attention du public mais aussi des  décideurs et des investisseurs sur la dite nouvelle « révolution » (Richaudeau, 1975, p 88). 

Les écrits de McLuhan venaient d’une certaine manière renforcer les croyances alimentant  ce que Dominique Boullier désigne comme des « innovations d’opinion ». Des innovations qui  seraient moins basées sur leurs propriétés intrinsèques que sur un ensemble de croyances  prospectives diffusées par leurs instigateurs afin d’exciter les marchés et de faire converger  les capitaux vers l’objet de leur dévotion intéressée. Une mécanique devenue aujourd’hui  centrale dans la financiarisation des innovations technologiques dont la valorisation  symbolique anticipée précède, tout en la déterminant, la valorisation économique. Comme  l’écrit Dominique Boullier, 

« ces anticipations ne reposent sur rien d’autre que sur la perception des actions  possibles des autres acteurs du marché financier (…) le marché financier est un  producteur massif de croyances, impossibles à fonder dans d’autres critères que les  perceptions réciproques » (Boullier, 2006, 29). 

De l’aveu d’Escarpit lui-même, l’idée du Littératron a germé dans son esprit au début des  années 1960 alors qu’il cherchait à financer ses propres projets de recherche scientifique  dans les arcanes du pouvoir. Bien que le ministère de la recherche daignât lui octroyer  quelques maigres financements, ce sont les « machins audiovisuels » (Escarpit, 1992), aux  dires de la cheffe de cabinet de l’époque, qui ramassaient alors tous les suffrages. Même si  les décideurs politiques n’y connaissaient pas grand-chose, il fallait répondre à l’injonction à la nouveauté dictée par les lobbyistes de l’innovation présumée. Comme pouvait l’affirmer  un des protagonistes politiques dans une fameuse citation du Littératron : « L’audiovisuel  ça paie. Les finances crachent, les commissions votent, les électeurs marchent. Ça les  impressionne. Ils ne savent pas ce que c’est. Moi non plus » (Escarpit, 1964, 30). 

Un progressisme conservateur 

Le fait d’avoir choisi d’inscrire la narration du Littératron dans le présent des années 1960  et non dans un devenir proche ou lointain permet à Escarpit de se prémunir d’un écueil aussi  fréquent dans la prospective technologique que dans l’anticipation science-fictionnelle :  celui de projeter des scénarios d’usages détachés de leur contexte d’inscription  sociohistorique. Pour accéder au statut d’innovation, le Littératron doit en effet composer  avec les conventions du système économique et politique des années 1960 dans lequel il  s’insère. Et c’est précisément ce qui garantissait, aux yeux de son instigateur, le succès du  Littératron : il arrivait à point nommé pour parachever un système encore imparfait tout en  lui conférant l’alibi de la nouveauté. 

Toute la narration du Littératron s’articule autour de l’entreprise initiée par Mériadec Le Guern, jeune arriviste qui va s’engager dans une véritable croisade afin d’ériger le Littératron et par extension la litteratronique au sommet de l’innovation sociotechnique de  son temps. Le Guern n’est ni un inventeur, ni un technicien, c’est avant tout un médiateur,  un passeur d’idées, un « traducteur » et un homme de réseau animé par des ambitions  personnelles. L’idée du Littératron a mûri dans la tête de Le Guern lors d’une conférence  alors qu’il était interprète : le « congrès international de biocybernétique ». Lors de cette  rencontre fictive où participe une élite de chercheurs et de décideurs de tous horizons, la  jeune science cybernétique, ici fondamentalement entendue comme science du pilotage de  l’action des systèmes indistinctement vivants et artificiels, semblait offrir d’incroyables  opportunités applicatives. Du « tronc austère de la biocybernétique », s’enthousiasmait Le  Guern : 

« jaillissait toute une floraison de techniques ingénieuses permettant de gouverner,  d’orienter, d’intoxiquer, de vider, de laver, de désinfecter, de rénover, d’activer,  de débrancher, de déconnecter, de court-circuiter et de déphaser tant l’esprit des  foules que celui des individus, pour le plus grand bien de l’ordre social existant »  (Escarpit, 1964, p. 41). 

La biocybernétique semblait offrir à celui qui saurait s’en emparer un puissant instrument  de gouvernement des conduites individuelles et collectives pouvant être mis au service  d’intérêts politiques et économiques aussi nombreux que contradictoires. Un pouvoir basé  notamment sur les capacités prédictives des dispositifs cybernétiques, fondés sur les  logiques probabilistes de la mécanique statistique, présageant cette catégorie particulière  de biopouvoir qu’est la gouvernementalité algorithmique (Rouvroy, Berns, 2013).  Consécutivement à cet épisode, Le Guern, fraîchement titulaire d’un doctorat de Lettres,  découvre un article obscur cantonné dans une poussiéreuse bibliothèque universitaire  portant sur le Traitement Automatique du Langage (TAL). C’est cet article qui va lui révéler  toutes les potentialités des machines cybernétiques, exhibant des aptitudes manifestes à  faire rentrer le langage dans le giron de la raison calculatoire et de l’automatisation. 

Si Le Guern se montre particulièrement enthousiaste dans cette entreprise, c’est qu’à ses  yeux, toutes les conditions semblaient réunies pour accueillir une telle innovation. Tout  semblait en effet prêt pour la “machine à mots” : la production industrielle de la littérature,  du langage et des discours à l’œuvre dans la culture de masse de l’après-guerre avait déjà  enclenché le pas. La litteratronique promettait d’actualiser les logiques calculatoires  imparfaites déjà inoculées dans la production industrielle de la culture, la communication  politique, le marketing et la publicité… « Notre siècle attendait la machine à mots – s’écriait  Le Guern – grâce à elle, la littérature, la pédagogie, l information, la politique deviendront  des sciences enfin exactes » (Escarpit, 1964, p. 55).

Ce que montre avec perspicacité Escarpit, c’est que la tant vantée nouveauté des  innovations technologiques dissimule bien souvent les réels motifs de leur adoption par les  acteurs sociaux. Si les virtualités des innovations (ce qu’elles sont en puissance) offrent tous  les signes d’une potentielle « révolution », elles ne peuvent se soustraire au système dans  lequel elles s’insèrent et tendent bien souvent à en approfondir la téléologie. Pour reprendre  la célèbre formule de l’Ecole des Mines : « adopter une innovation, c’est l’adapter » (Akrich,  Callon, Latour, 1988, p. 14). À bien des égards, l’irruption des technologies numériques dans  nos sociétés a contribué à asseoir un discours sur la disruption qui, tout en suscitant des  espoirs de rénovation sociale dans le lointain de l’avenir, a poursuivi aveuglément la trajectoire du capitalisme de marché. Les plateformes numériques ont par exemple  accompli la logique publicitaire jusqu’à son terme, substituant à la segmentation grossière  des audiences de masse une granularité comportementale individuelle que le marketing du  XXe siècle appelait de ses vœux sans jamais pouvoir la réaliser. De la même façon, la  production et la recommandation algorithmique de contenus culturels par les plateformes  prolonge et radicalise les logiques d’industrialisation de la culture identifiées dès 1944 par  Adorno et Horkheimer : la standardisation des formats éditoriaux pilotée par les métriques  d’engagement parachève, avec une efficience sans précédent, la rationalisation de la  production culturelle que l’industrie de masse avait entamée au siècle dernier. 

Ces continuités, que tendent à dissimuler les prétentions disruptives des innovations  sociotechniques, sont également obscurcies par des stratégies rhétoriques qui accompagnent  leur diffusion. Il s’agit là d’une piste de réflexion que le Littératron nous invite également à suivre à travers l’usage emphatique d’affixes dérivationnels, comme celui du suffixe -tron,  qui tendent à réduire la complexité des phénomènes technologiques à un signifiant unique,  opérant comme un condensé idéologique capable de susciter l’adhésion des marchés, des  décideurs et de l’opinion publique. 

Les affixes de l’innovation digitale

Le monde cyber 

Pour installer durablement une innovation d’opinion dans l’imaginaire collectif, encore faut il marquer les esprits au-delà de la simple démonstration technique. Escarpit consacre de  longs développements aux stratégies rhétoriques qui ont conduit Le Guern à baptiser son  invention Littératron, contraction de littérature et électronique. Le suffixe –tron permettait  d’affubler à un quelconque objet ou phénomène la connotation d’une innovation, suggérant  à la fois une mystérieuse et vague technicité (basée sur l’électronique) et le re-nouveau de  l’objet ou du phénomène en question (ici l’écriture) désormais surdéterminé par cette même technicité. C’est grâce aux conseils d’un potentiel financeur que Le Guern opta pour cette « syllabe magique » qui devait devenir, pour lui, « le sésame du succès » : « de tous les suffixes mon ami, le meilleur c est –tron. Cyclotron, betatron, positron… Vous voyez ce que je veux dire… Avec un –tron bien placé, vous raflez des millions et vous avez toutes les priorités…  Avec un nom comme ça tous les robinets sont ouverts » (Escarpit, 1964, p. 31). Si Escarpit entendait ici critiquer la rhétorique des innovateurs, il n’en reste pas moins vrai que ces  affixes dérivationnels, comme les nomment les linguistes, n’ont jamais cessé d’alimenter la  vulgate des innovations technologiques. On peut donc légitimement s’interroger, comme le  fait Escarpit, sur le sens et les fonctions de ces affixes qui accompagnent le déploiement  des innovations. 

Associé aux imaginaires du « village global » et aux métaphores organicistes d’un système  nerveux planétaire suggéré par le déploiement des technologies électroniques (basées sur  le déplacement des électrons) et des réseaux de télécommunication (radio, télévision,  satellites etc.), le suffixe –tron, comme le préfixe télé- avant lui, jouissaient d’une grande  popularité depuis l’après-guerre. Avec le développement de l’informatique personnelle et  des technologies numériques, c’est bientôt le préfixe cyber- qui va saturer l’espace discursif  pour caractériser la nature innovante des objets et des phénomènes impactés par le traitement automatique de l’information autorisé par les ordinateurs et leur mise en réseau.  Le préfixe cyber- témoignait originellement de l’influence des imaginaires cybernétiques  dans le cercle restreint des pionniers du numérique, informés par la science du même nom  (Wiener, 1952) et son pendant littéraire, le cyberpunk. 

Courant science-fictionnel qui accompagne l’émergence du nouveau monde numérique dans  la Silicon Valley des années 1980, le cyberpunk en viendra même à servir de bannière de  ralliement aux communautés techno-futuristes et hackers californiennes, autoproclamées  cyberpunk (Jude, Sirius, Nagel, 1995 ; Elmer-Dewitt, 1993). Le cyberpunk et plus largement  la cyberfiction américaine vont durablement informer l’imaginaire de l’informatique en  réseau à travers notamment le concept de cyberespace forgé par William Gibson en 1984.  Cette conception territoriale des mondes virtuels qu’on retrouve également dans les  cyberfictions de Vernor Vinge (The Other Plan) ou de Neil Stephenson (metaverse) envisage  Internet comme un espace immatériel d’interactions désincarnées, à la fois promesse  d’émancipation individuelle et nouveau territoire de contrôle social (Barlow, 1996). Le  préfixe cyber- témoigne ainsi de la réception ambivalente de la cybernétique où s’articulent  d’un côté l’utopie d’un individu connecté et autonome, affranchi des médiations  institutionnelles voire de toute forme d’hétéronomie ; et de l’autre, l’intuition dystopique  d’un monde réticulaire où le contrôle peut s’exercer non plus par la contrainte directe mais  par l’architecture même des systèmes d’information, ce que Deleuze identifiait dès 1990  comme le passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle. Ce préfixe deviendra  omniprésent avec la démocratisation de l’informatique personnelle en réseau au tournant  des années 1990 pour bientôt s’adosser à tous les objets, processus ou phénomènes affectés  de près ou de loin par les technologies numériques en réseau (cyberculture, cybernation,  cybersociété, cybercitoyen pour n’en citer que quelques-uns…). 

Au milieu des années 2000, l’épithète 2.0 va littéralement supplanter le préfixe cyber- pour  caractériser les vertus émancipatrices du nouveau « logiciel collaboratif » (« 2.0 » suggérant  la métaphore d’une nouvelle version logicielle) dont disposaient désormais les sociétés  humaines dans un contexte de massification des usages. C’est ce basculement dont peut  témoigner l’analyse comparative des occurrences des termes « cybereconomy » et « Web 2.0 » entre 1990 et le début des années 2010 dans le vaste corpus anglophone numérisé par  Google (figure 1). Sous l’impulsion du haut-débit, de la baisse des coûts matériels et de la  diffusion massive de l’informatique mobile, le web dit « participatif » ou «web plateforme»  a vu converger en son sein une part croissante de la population mondiale, convertissant les  internautes en autoproducteurs permanents de contenus et conférant une matérialité  inédite au vieux fantasme d’une intelligence collective planétaire. 

Le monde 2.0 et ses avatars 

Les célèbres conférences du consultant américain Tim O’reilly « What is web 2.0 ? »  (O’Reilly, 2005), qui ont contribué à en forger l’expression, avaient également pour finalité  de racheter la « nouvelle économie » aux yeux d’une opinion publique passablement  désabusée après l’éclatement de la bulle spéculative d’Internet à l’aube des années 2000  (Bouquillion, Matthews, 2010). Si l’économie numérique ne semblait pas tenir ses promesses,  la persistance de certains services basés sur des logiques collaboratives et contributives des  plateformes, à l’image de Wikipédia, Google, Amazon, des blogs ou des premiers réseaux  sociaux, offrait à O’Reilly et à ses épigones les matériaux empiriques nécessaires à la formulation d’un récit de refondation. À la cybersociété, fondée sur l’ambivalence entre  émancipation individuelle et asservissement aux logiques étatiques ou industrielles,  succédait une « société 2.0 » censée libérer les utilisateurs des médiateurs et des institutions  traditionnelles en redistribuant le pouvoir au sein de réseaux horizontaux, participatifs et  autorégulés, où l’intelligence collective devait garantir une forme inédite, plus ouverte et  vertueuse, de coordination sociale.

Figure 1 : Comparaison des occurrences des termes « cybereconomy », « Web 2.0 » et « smart city » entre 1990 et 2022 dans le corpus anglophone du Google Ngram Viewer.

Mais le succès planétaire de cette épithète visant à qualifier une rupture dans l’ordre des  médiations sociales et économiques a été l’alibi d’une idéologie de la participation  aujourd’hui largement affaiblie par ses contradictions internes (Rebillard, 2011).  L’exploitation outrancière des données générées par les utilisateurs, opérée par une poignée  d’acteurs de l’intermédiation, a donné lieu à d’importantes critiques aujourd’hui largement  véhiculées (Srnicek, 2018 ; Zuboff, 2018). Apparemment plus neutre, le préfixe crowd (la  foule) corrélatif du Web 2.0 (crowdsourcing, crowdworking, crowdfunding…) n’en reste pas  moins le véhicule d’une idéologie politique façonnée par l’imaginaire libéral nord-américain  qui, tout en consacrant les vertus de la « sagesse des foules » (Surowiecki, 2004), a fait du  recours à la foule un moteur décisif d’accumulation du capitalisme de plateforme (Scholz,  2013 ; Casilli, 2019) ou du plus vaste processus de capitalisation de la vie numérique opérée  par les industriels de la donnée (Stiegler, 2015). 

Loin de disparaître, le préfixe cyber- s’est progressivement déplacé du centre vers la  périphérie, pour ne pas dire la marge, et sert essentiellement à caractériser les dimensions  sombres des TIC, sans doute en raison de sa filiation avec les dystopies cyberpunk et l’univers  plus que jamais actif du piratage informatique (cybersécurité, cyberattaque, cybercrime,  cyberharcèlement…). 

Au début des années 2010, un autre préfixe faisait son entrée dans l’espace discursif des  innovations sociotechniques pour qualifier cette fois la nature intelligente des dispositifs,  objets et choses « augmentés » de capacités computationnelles : le préfixe smart- (smartphone, smartwatch, smartcity…). D’abord confiné dans le cercle des ingénieurs pour qualifier l’émergence d’une informatique post-PC (smartifact, smart-sensors, smart-grid)  associée au projet de l’informatique « ubiquitaire » et à l’Internet des Objets (Pucheu,  2014), on retrouve le préfixe smart- partout où s’insinue la puissance calculatoire distribuée  en réseau (Siegele, 2010). Une fois encore ce préfixe n’est pas neutre et accompagne les  innovations autorisées par le stockage des données massives et leur traitement délocalisé  dans des fermes de serveurs, les Big Data qui ont saturé le paysage médiatique au cours des  années 2010. 

L’inflation du préfixe smart-, comme peut le suggérer la popularité du terme smartcity à  partir des années 2010 (figure 1), contribue à accréditer l’idée d’une progressive automaticité  généralisée où les objets, les environnements et les processus traversés par les flux de  données (data driven) se trouveraient progressivement dotés d’une forme d’autonomie  décisionnelle. Cette sorte d’animisme informationnel, exploitant les propensions anthropomorphiques des utilisateurs pour naturaliser un ordre technique invisibilisé,  dissimule pourtant des concepteurs humains pétris d’intentions (souvent contradictoires avec  celles des utilisateurs) et des infrastructures sociotechniques (fermes de serveurs, data  centers, travailleurs du clics…) aux dimensions industrielles qui en assurent l’opérationnalité.  Des infrastructures qui se trouvent encore dissimulées derrière la puissance évocatrice du  cloud computing (informatique en nuage) dont la nature n’a pourtant jamais été aussi  matérielle et énergivore (Crawford, 2022). 

Plus récemment, la lente émergence des innovations associées aux dispositifs  cryptographiques en réseau des blockchains dessine elle aussi une nouvelle narration autour  du concept de Web 3 qui viendrait racheter les dérives panoptiques du capitalisme de  plateforme. Le préfixe de– (pour décentralisation, dérégulation ou désintermédiation) qui  irrigue l’écosystème du Web3 (DeFi, DePin, DeSci, DeGov…) réactive les utopies  décentralisatrices et libertariennes des origines d’Internet (Pucheu, 2023, 2024) dissimulant,  derrière la rhétorique de l’émancipation individuelle, les formes de concentration et  d’asymétrie de pouvoir qui s’y reconstituent (Baldwin, 2018 ; Matthews, 2026). 

On voit bien comment ces affixes procèdent, à l’instar du suffixe -tron interrogé par Escarpit,  d’une réduction idéologique délibérément opérée par les entrepreneurs-innovateurs. La célèbre revue Wired, principal organe de presse de la Silicon Valley depuis sa création en 1993, a constitué, et continue de constituer, l’un des principaux vecteurs de ces  déplacements sémantiques, accompagnant chaque vague d’innovation de sa propre vulgate:  du cyberespace libertarien des années 1990 au Web 2.0, des promesses du crowdsourcing à celles de la « smartification », le magazine a systématiquement contribué à forger et à populariser le lexique à travers lequel chaque époque se représente sa propre modernité  numérique (voire par exemple : Barlow, 1996 ; Anderson, 2004, 2008 ; Single, 2005 ; Sterling,  2010). 

S’ils relèvent pour une bonne part de stratégies marketing, ces déplacements sémantiques  témoignent également des imaginaires et des idéologies qui irriguent les innovations  technologiques. Ils tendent tous d’une manière ou d’une autre à susciter l’idée d’un  déterminisme technologique sur les objets ou phénomènes qu’ils cherchent à caractériser,  tout en dissimulant des réalités sociotechniques plus prosaïques : l’extraction et  l’expropriation massive de données, l’exploitation d’un travail humain invisibilisé, la concentration capitalistique d’infrastructures computationnelles entre les mains de quelques  acteurs hégémoniques, ou encore le coût énergétique et matériel d’une industrie se  présentant volontiers comme immatérielle. En cela, ces affixes fonctionnent comme des  opérateurs de naturalisation : ils transforment des choix industriels, économiques et  politiques en propriétés intrinsèques de la technique, soustraits de facto à la délibération  collective. Ainsi, derrière la « syllabe magique » -tron se dessine une machine dont les usages  imaginés par Escarpit mettent déjà en jeu la collecte de données, la modélisation des  comportements humains et la production automatisée de contenus destinés à orienter les  conduites. 

Actualité du Littératron

Le projet Boomerang et l’effet narcisse 

Parmi les applications de la littératronique imaginées par Escarpit, un scénario d’usage  résonne particulièrement avec l’actualité des technologies digitales : le projet boomerang.  Ce projet, dont le « ministère de la persuasion constituait pour Le Guern le terrain  d incubation privilégié » (Escarpit, 1964, p. 105), avait pour finalité de tester l’efficacité du  Littératron en matière de gouvernabilité des consciences individuelles et collectives. 

« Il reposait sur une hypothèse de travail, à savoir que l’image qu’il se fait de lui même est pour chaque homme l’étalon de toute valeur. Il s’ensuit que, consciemment ou inconsciemment, on n’aime d’autres œuvres que celles où on se reconnaît tel qu’on  croit se connaître et que l’on ne se laisse persuader par des paroles que si l’on  retrouve l’écho de ce qu’on pense avoir dit ». (1964, p. 125) 

C’est dans la ville fictive de Pédouillac que Le Guern va mettre à l’épreuve cette hypothèse  aussi qualifiée par son instigateur « d’effet narcisse ». Pendant plus d’une semaine, des  enquêteurs « munis de petits magnétophones à transistors discrets et maniables,  enregistrèrent des conversations de pédouillacais selon un plan rigoureux » (1964, p. 128).  Ces données, récoltées à l’insu des habitants de Pédouillac, une fois codées et transférées  sur des cartes perforées, étaient traitées par le Littératron afin d’en extraire des modèles  (fondés sur la statistique et les règles formelles du langage) servant de base à la génération  automatique de discours, de tracts publicitaires et d’affiches. D’abord dubitatif quant aux  résultats escomptés, le projet sera finalement couronné de succès, ralliant l’ensemble de la  population pédouillacaise derrière la campagne électorale d’un candidat épouvantail  répétant mécaniquement les discours et propositions générés par le Littératron. L’efficacité  de « l’effet narcisse » était ainsi démontrée : 

« Les propres pensées profondes du sujet lui étant réinjectées provoquent dans les  neurones des centres supérieurs le déclenchement d’oscillations hypnogéniques et  euphorisantes. En un mot sans avoir conscience de se reconnaître dans ce qu’on lui  lit ou ce qu’on entend, on se trouve plongé dans un état de béatitude réceptive qui  élimine provisoirement le sens critique ». (1964, p. 142) 

À travers ce projet boomerang, Escarpit met en lumière une stratégie qui demeure  aujourd’hui encore centrale des modèles d’affaire du capitalisme digital. Pour maximiser le  nombre d’utilisateurs ainsi que la qualité de leur engagement à leur service (attention,  temps d’exposition, rendement productif de données), les plateformes d’intermédiation filtrent, acheminent et produisent les flux informationnels à partir du profilage  comportemental des internautes. En fait, la grande majorité des services qui ont colonisé  Internet ces 20 dernières années fondent leurs stratégies algorithmiques sur cet « effet  narcisse » autorisé par la surveillance et le monitoring constant du comportement des  utilisateurs. 

Le principe opératoire de ces services repose sur une inférence permanente de nos intentions  afin d’anticiper, en toute probabilité statistique, ce que nous désirons penser, voir,  entendre, imaginer, écouter, consommer… En un mot, les algorithmes du machine learning façonnent un monde à notre image qui entretient, par un mécanisme de stimulation et de rétroaction permanente, cette « béatitude réceptive » évoquée par Escarpit. Chaque  comportement nourrit le modèle qui nourrit en retour l’engagement, enfermant l’utilisateur  dans une circularité narcissique dont l’efficacité repose précisément sur son invisibilité. Pris  dans le jeu de miroirs des « chambres d’écho », les utilisateurs se conforment, sans  nécessairement en avoir conscience, aux comportements prescrits non seulement par les  concepteurs de ces dispositifs mais aussi par les acteurs qui en instrumentalisent les  mécanismes pour orienter les conduites à leur profit. 

Les travaux du célèbre chercheur de l’Université de Stanford B. J. Fogg sur le « design  persuasif » (Fogg, 2003), à mi-chemin entre la psychologie comportementaliste et  l’ingénierie informatique, et qui ont influencé toute une génération d’entrepreneurs de la  Silicon Valley (Williams, 2018), incarnent aujourd’hui ce « ministère de la persuasion »  imaginé par Escarpit et déterminé à gouverner les conduites individuelles et collectives sur  la seule base des mécaniques comportementales (Harmand, Pucheu, 2019). 

Mais la prescience d’Escarpit paraît moins surprenante si on la rapporte au climat intellectuel  de son époque. La psychologie comportementaliste, la cybernétique et les sciences  cognitives qui se structurent outre-Atlantique dans les années 1950-1960, partageaient déjà  l’ambition de faire de l’analyse du comportement humain une science positive, susceptible  de prédiction et d’intervention. Et force est d’admettre que le comportementalisme poursuit  aujourd’hui silencieusement sa quête de positivité dans une bonne partie des sciences cognitives et des neurosciences mises au service de la modélisation computationnelle des  comportements humains, à l’image des travaux du Human dynamic lab du MIT dirigé par le  thuriféraire des Big Data, Alex Pentland (Pucheu, 2016). 

Escarpit ne pouvait en revanche pas imaginer, à une époque où les ordinateurs demeuraient  l’apanage des États et des grandes organisations, que l’explosion de l’informatique  personnelle en réseau porterait bientôt cet « effet narcisse » à une échelle planétaire,  articulant dans un même dispositif le profilage intime de milliards d’individus à des  infrastructures industrielles aux dimensions mondiales. 

La machine à mot : une fiction devenue réalité ? 

Si les usages du Littératron envisagés par Escarpit en 1964 trouvent un écho particulier dans  les modèles d’affaires du capitalisme de plateforme, la récente diffusion publique des  Intelligences Artificielles basées sur les larges modèles de langage (LLM pour Large Language  Model), semble avoir fait entrer la fiction du Littératron dans notre réalité quotidienne. 

Que sont les LLM sinon des sortes de Littératron fondées sur l’extraction, l’analyse et le  traitement de données autorisant la production automatisée du langage (écrit, visuel ou  audio) ? Les techniques du machine learning et du traitement automatique du langage,  utilisées en interne par les géants du Web depuis bientôt deux décennies (à des fins de  profilage, analyse de sentiment, recommandation, prédiction…), ont trouvé dans les LLM  leur expression la plus aboutie. Articulées aux machines d’inférence statistique des réseaux  de neurones profonds (deep learning), les performances des grands modèles de langage ont  été rendues possibles par l’exploitation massive des volumes de données et de contenus  générés par les utilisateurs du web plateforme depuis le milieu des années 2000 (Bender,  Gebru, McMillan-Major, & Shmitchell, 2021). 

En l’espace de deux décennies, les plateformes numériques ont engendré un volume de  traces textuelles, visuelles et sonores sans précédent dans l’histoire humaine. Un corpus  planétaire produit, formaté et archivé dans des conditions idéales pour l’entraînement de  modèles statistiques. Les contraintes de lisibilité machinique imposées par les moteurs  d’indexation, les formats normalisés des réseaux sociaux et les logiques du marketing de  contenu ont progressivement façonné une écriture industrialisée et calibrée pour le  traitement automatique. Si l’industrialisation des contenus informationnels et culturels,  comme l’affirmait déjà Escarpit à son époque, avait enclenché le pas au Littératron, que  dire du monde d’aujourd’hui où la production industrielle du langage ne s’est jamais aussi  bien prêtée à sa rationalisation mathématique ? C’est peut-être notre siècle et non celui  d’Escarpit, « qui attendait la machine à mots »… 

Si l’expropriation et l’exploitation des contenus générés par les utilisateurs des plateformes  numériques constituait déjà une forme de prolétarisation de la pensée et de la créativité  humaine (Couldry, Mejias, 2019), les IA génératives poussent cette logique à son paroxysme.  En entraînant leurs modèles sur les productions cognitives et créatives de milliards  d’individus, sans consentement, sans attribution et sans contrepartie, elles achèvent de  transformer le travail intellectuel humain en matière première d’un processus  d’accumulation dont les créateurs originaux se trouvent intégralement dépossédés. 

L’une des applications phares du Littératron imaginée par Escarpit consistait ainsi à produire  et générer des best-sellers sur la base d’une analyse statistique « rigoureuse des succès de  librairie de la saison précédente » permettant de « déterminer le titre et le scénario du  futur best-seller » (Escarpit, 1964, p. 159). Ainsi serait-il possible d’opérer la « génération  de quatre pattern de best seller et de déterminer leur volume de tirage » (Ibid., p. 159).  Cette ambition, qui pouvait paraître fantasque en 1964, décrit pourtant avec précision les  méthodes qui président aujourd’hui à la production de contenus sur les grandes plateformes  numériques. Les algorithmes du machine learning ne se contentent cependant plus de piloter  la création, la production ou la consommation humaines ; de prescrire quoi produire, quoi  regarder, quoi écouter. Les IA génératives sont désormais en mesure de produire elles-mêmes, intégralement et à une échelle sans précédent, les textes, les images, les vidéos et  les chansons que leurs modèles statistiques ont appris à imiter. Elles augurent ainsi une  accumulation sans commune mesure de contenus produits artificiellement, menaçant de  saturer les canaux de diffusion d’un slop générique (littéralement : “bouillie”) qui dilue la  visibilité et la valeur économique des créations humaines. 

Comme dans le Littératron encore, les IA génératives laissent entrevoir l’émergence d’une  propagande d’un genre nouveau, que des chercheurs ont récemment qualifiée de slopaganda (Klincewicz, Alfano, Fard, 2025), contraction de slop et de propagande. À la différence de  la propagande traditionnelle, contrainte par les coûts de production et les canaux de  diffusion centralisés, la slopaganda exploite la capacité des modèles génératifs à produire,  à un coût quasi nul et à une vitesse sans précédent, des volumes illimités de contenus  personnalisés, calibrés sur les biais cognitifs de leurs destinataires. Le projet boomerang  d’Escarpit, avec ses enquêteurs munis de magnétophones et ses cartes perforées, préfigurait  artisanalement ce que les algorithmes réalisent désormais à l’échelle planétaire : un  gouvernement des opinions fondé sur la réinjection automatisée de nos propres dispositions,  où l’effet narcisse se mue en instrument de manipulation politique. 

Conclusion 

Relire le Littératron plus de cinquante ans après sa publication, c’est plonger dans l’univers  des années 1960 où se sont agrégées les couches sédimentaires de notre “monde numérique”. La littératronique imaginée par Escarpit s’inscrit d’abord dans l’horizon des  processus de production industrielle de la culture de masse enclenchés dans la première  moitié du XXe siècle, et à partir desquels se sont accélérées les logiques de standardisation,  de rationalisation du langage et de la créativité humaine. L’émergence du traitement  automatisé de l’information, soutenue par la jeune science cybernétique (Wiener, 1952) et  ses perspectives d’ingénierie sociale a concouru à faire entrer ces logiques de rationalisation  dans le champ de l’automatisation. Directe émanation de la cybernétique, l’utopie du projet  de création d’une Intelligence Artificielle, enclenché dès 1956, en constitue sans aucun doute  le prolongement le plus ambitieux. 

Autant de strates que le Littératron met en fiction avec une prescience remarquable, et  dont la convergence avec les dispositifs algorithmiques contemporains confère à cette œuvre une actualité saisissante. Mais au-delà de cette résonance thématique, c’est la portée  heuristique du roman comme grille d’analyse du processus d’innovation qui mérite d’être  soulignée. En situant délibérément sa narration dans le présent de son époque, Escarpit nous  rappelle que toute innovation s’inscrit dans un système de rapports de pouvoir préexistants  qu’elle tend à prolonger plutôt qu’à subvertir. En donnant à voir les stratégies rhétoriques,  les logiques financières et actorielles qui président au déploiement du Littératron, il esquisse  une sociologie de l’innovation dont les ressorts demeurent opératoires pour analyser chaque  nouvelle vague de disruption proclamée. 

Le Littératron nous invite à renverser les questionnements naïfs sous-tendus par les  idéologies du déterminisme technologique qui dissimulent les rapports et les enjeux de  pouvoir constitutifs des innovations sociotechniques. Plutôt que de nous demander ce que  les intelligences artificielles « font » à la société et à la culture, il est urgent de nous  préoccuper de ce que font, et entendent faire, les acteurs sociaux et économiques qui  pilotent ces innovations au bénéfice de leurs intérêts financiers, géopolitiques et de leur  agenda idéologique (Pucheu, 2025). C’est cette portée critique qu’Escarpit mobilisait, avec  les armes de la fiction picaresque, contre l’idéologie technocratique de son temps. Cette question n’a rien perdu de sa pertinence.

Notes

[1] Cet article est issu d’une communication proposée en 2018 dans le cadre du colloque  international « Robert Escarpit, le centenaire d’un pionnier » (20 et 21 sept. 2018), Archives  Municipales de Bordeaux, organisé par le laboratoire MICA de l’Université Bordeaux  Montaigne.

[2] On distinguera ici par l’italique le Littératron comme œuvre du Littératron (sans italique) comme objet technologique fictif

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Auteur

David Pucheu

David Pucheu est enseignant-chercheur en SIC au laboratoire MICA (Université Bordeaux Montaigne). Ses travaux portent sur les imaginaires et les idéologies du développement technoscientifique occidental, notamment nord-américain, ainsi que sur les communautés épistémiques liées aux technologies dites « émergentes » et leur intrication avec les acteurs du capitalisme numérique.

david.pucheu@u-bordeaux-montaigne.fr