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La presse quotidienne régionale : un modèle informationnel sous tension

26 Sep, 2022

Résumé

Dans cet article, nous analysons les modalités de mutation de la presse quotidienne régionale depuis vingt-cinq ans. Les évolutions en lien avec le numérique mais aussi en termes de modèle économique et de rapport aux territoires ont participé à la transformation du type de presse le plus lu en France. Plus particulièrement, ce sont les quatre piliers fondateurs de ce type de média, c’est-à-dire son rôle dans l’espace public local (1), sa proximité et sa fonction de « service » (2), sa grille de lecture « totale » du monde (3) ainsi que son enchâssement éditorial et son intervention dans la construction des territoires (4) qui ont été bouleversés. 

Mots clés

PQR ; presse locale ; journalisme ; territoire

In English

Title

The French daily local press: a news model under pressure 

Abstract

In this article, we seek to examine how the regional daily press has changed over the past 25 years. The evolutions linked to digital technology but also in terms of socio-economic model and relationships with the territories have participated in the transformation of the most read press type in France. More specifically, the four main pillars of this type of media, i.e. its role in the local public space, its proximity and its “service” function, its “total” reading of the world as well as its editorial embedding and its intervention in the construction of the territories, have been disrupted. 

Keywords

Daily local press ; journalism ; French local press

En Español

Título

La prensa local diaria en francia: un modelo informativo bajo presión

Resumen

En este artículo pretendemos examinar cómo ha cambiado la prensa diaria regional en los últimos 25 años. Las evoluciones ligadas a la tecnología digital, pero también en términos de modelo socioeconómico y de relaciones con los territorios, han participado en la transformación del tipo de prensa más leído en Francia. Más concretamente, los cuatro pilares principales de este tipo de medios, es decir, su papel en el espacio público local, su proximidad y su función de «servicio», su lectura «total» del mundo, así como su incrustación editorial y su intervención en la construcción de los territorios, se han visto alterados.

Palabras clave

Prensa local diaria ; periodismo ; prensa local francesa

Pour citer cet article, utiliser la référence suivante :

Amiel Pauline, Bousquet Franck, « La presse quotidienne régionale : un modèle informationnel sous tension », Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°23/1, , p.81 à 92, consulté le vendredi 2 décembre 2022, [en ligne] URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2022/dossier/06-la-presse-quotidienne-regionale-un-modele-informationnel-sous-tension/

Introduction

Elaborés il y a 140 ans autour d’un entrelacs de rapports aux espaces locaux et à leurs habitants, les modèles éditorial et économique de la presse quotidienne régionale (PQR) ont lentement évolué, ont souvent été chahutés mais n’ont jamais disparu. Cependant
aujourd’hui la crise est sévère. Depuis vingt-cinq ans, les bouleversements structurels s’accélèrent : disparition des petites annonces, rétrécissement des revenus publicitaires, perte de lecteurs papier, absence de modèle économique pour leur version numérique, baisse continuelle du nombre de titres, phénomènes de concentration frisant le monopole, apparition de multiples concurrents en ligne sur chacun de leurs secteurs d’activités traditionnels, détérioration des rapports aux politiques locaux et des conditions de travail (Bousquet, Amiel, 2021; Franklin, 2005)… La question de la pérennité de ces titres et surtout de leur rôle dans l’organisation de la vie locale semble désormais se poser avec une grande acuité.

Si un article scientifique ne fait pas de prospective et ne peut se prononcer sur la survie ou l’évolution de ces acteurs, il peut en revanche porter un regard éclairé sur les principaux enjeux d’une situation et essayer d’en décortiquer la mécanique.

L’ensemble des recherches consacrées aux titres de PQR montre qu’ils sont des médias d’informations particuliers. Leur rôle social d’organisateurs de communautés de vie sur des espaces qu’ils participent à définir et à légitimer est ainsi au fondement de leur existence depuis leur essor au dix-neuvième siècle. Ces lieux dont le sens est défini par les liens sont appelés des territoires (Boure, Lefevbre, 1992) depuis quelques décennies, et en particulier depuis la mise en œuvre de nouveaux moyens d’action par les pouvoirs publics C’est bel et bien ce rôle fondamental de la PQR dans la construction territoriale qui est bouleversé par les mutations économiques et la numérisation des pratiques depuis vingt-cinq ans. Le développement rapide d’un espace numérique dans lequel la définition des frontières fait l’objet d’une constante discussion (Boullier, 2014) ne fait en effet que renforcer les interrogations sur le lectorat, les aires de diffusion et les manières de les circonscrire qui agitent le monde des médias locaux depuis leur apparition.

Ainsi, dans cet article, nous nous proposons de définir et d’examiner les quatre principaux axes qui structurent le rapport aux territoires de la PQR et d’étudier la façon dont ils sont remis en cause, transformés, ou dont ils s›adaptent au paysage socio-technique et socio-économique contemporain. En effet, même si les mutations en lien avec le numérique sont majeures, elles peuvent n’apparaître sur certains aspects que comme des accélérateurs de tendances et il serait dommageable de s’échouer sur l’écueil du déterminisme technique tant les raisons des transformations en cours sont multiples. 

Après un retour sur notre objet de recherche et notre manière de l’aborder, nous développerons les quatre dimensions du rapport au territoire de la PQR et leurs évolutions. D’abord en examinant le rapport à l’espace public (1) (Pailliart, 1995), puis celui au service (2) (Bousquet, 2015), avant de nous arrêter sur celui à l’énonciation éditoriale (3) (Souchier, 1998) et de terminer par la question de la place des titres de PQR dans l’environnement local (4) (Mabileau, 1981). L’étude des évolutions de ces quatre versants d’une même réalité médiatique -le rapport au territoire de la PQR- permettra alors de mieux comprendre l’identité et le rôle de la PQR en France en 2021 après vingt-cinq ans d’évolutions accélérées par la numérisation.

Un objet de recherche étudié depuis plus de dix ans

Notre recherche se fonde sur un travail de terrain de plus de 10 ans mené auprès de différentes catégories d’acteurs de l’information locale et en particulier auprès des titres de PQR. Dans cet article, nous proposons de revenir sur certains des résultats de nos travaux antérieurs en les synthétisant et en les mettant en perspective autour de la question des mutations que l’on peut rapporter à la numérisation.

Nous avons travaillé, ensemble ou séparément, à partir de différents types de corpus. Depuis 2010, des entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès de journalistes issus de différents groupes de PQR (La Dépêche, Nice-Matin, La Provence, La Montagne, Le Parisien) mais aussi auprès de journalistes de pure players locaux (Mars Actu, Ariège News, Mediacités). Les entretiens, menés pour différents projets de recherche portaient aussi bien sur les pratiques en ligne et hors ligne de construction de l’information que sur les relations au sein de l’entreprise, le rapport aux acteurs institutionnels, la culture de l’information, le rapport aux publics, etc. Par ailleurs, des entretiens ont également été conduits auprès de managers et de fondateurs de certaines de ces structures (Sedel, 2019) pour comprendre l’écosystème global de l’information locale et les rapports internes qui peuvent influer sur sa construction.

De plus, nous avons constitué une variété de corpus, analysés au prisme de différentes méthodologies de recherche, qualitatives principalement. Des corpus larges de publications issues de la PQR mais aussi de commentaires sur les pages Facebook et sur les sites des médias locaux, publiés par les lecteurs, ont été recueillis et analysés. D’autres types de publications telles que des rapports internes, des communiqués de syndicats, des campagnes marketing ou de crowdfunding ont également été intégrés dans nos études.

En multipliant ainsi les types de corpus et les méthodologies d’analyse qualitative (Paillé, Mucchielli, 2016) telles que la théorisation ancrée (Glaser, Strauss, 2010 ; Paillé, 1994), l’analyse textuelle par traitement automatique (Reinert, 2007), la constitution de monographies à visée généalogique, la comparaison (Vigour, 2005) etc., nous avons souhaité comprendre l’évolution de la PQR sur un temps long. La diversité des données et des paroles recueillies permet également de saisir les discours au regard des productions et d’examiner les pratiques sous le prisme des perceptions. La mise en perspective de l’environnement de la PQR et l’approche généalogique autorisent ainsi une montée en généralité sur un secteur en mouvement perpétuel. 

Au fur et à mesures de nos recherches, nous avons ainsi documenté les mutations de la PQR et constaté que les quatre piliers fondateurs de ce type de média, c’est-à-dire son rôle dans l’espace public local, sa proximité et sa fonction de « service », sa grille de lecture « totale » du monde ainsi que son enchâssement éditorial et son intervention dans la construction des territoires ont été bouleversés.

Identité territoriale ou identité éditoriale

Un animateur du territoire qui n’a pas su maintenir son rôle en ligne

Depuis vingt-cinq ans, c’est d’abord le rapport à l’espace public de l’information locale qui a poursuivi une transformation engagée depuis plusieurs décennies (Le Bohec, 2000; Ballarini, 2008). Le rôle politique idéal-typique d’animation du débat local et de garant du bon fonctionnement de la démocratie est ainsi profondément remis en question par la complexification et la fragmentation des espaces politiques locaux, par les pratiques de cogestion de l’information entre les titres de PQR et les pouvoirs locaux qui deviennent la norme (Frisque, 2010) et par les possibilités d’expressions fournies par les outils numériques. 

La fragmentation des espaces et des débats publics contemporains en ligne est documentée et pose question à tous les médias d’informations, notamment quant à leur appropriation des réseaux socio-numériques mais aussi quant à leur possibilité de construire des contenus pouvant s’adresser à un public large (Pariser, 2011 ; Rebillard, Smyrnaios, 2019 ; Pignard-Cheynel, Sebbah, 2017, etc.). Mais s’ajoute à ces problèmes la question d’une fragmentation territoriale qui est institutionnelle, politique, économique et liée à des changements dans la façon dont les individus habitent leurs lieux de vie.

Historiquement, la PQR a construit son modèle éditorial en se fondant dans les circonscriptions de la République et en devenant ainsi l’un des promoteurs de ce nouveau découpage territorial et de son organisation de la vie démocratique (de la Haye, 2005). Presse d’opinion, la PQR faisait vivre toutes les circonscriptions de la République en rapportant les faits et gestes des exécutifs et les décisions des instances délibératives mais aussi en alimentant les débats locaux et en les insérant dans les grandes questions animant l’espace public national.

Ce rôle n’était cependant possible que dans un contexte de concurrence entre plusieurs titres incarnant des sensibilités politiques différentes. Ainsi la disparition de nombreux titres à partir des années 1960 et les dynamiques de concentration alors à l’œuvre ont largement entamé les possibilités de prise de position pour des titres de plus en plus destinés à s’adresser à l’ensemble de la population de leur zone de distribution.

Le journal a en outre profondément changé sa manière d’affirmer son positionnement, en troquant une identité éditoriale fondée sur une lecture politique du local contre une identité territoriale fondée sur l’appartenance à l’espace géographique défini par sa zone de diffusion (Quéré, Dulong, 1978). Les titres de PQR sont devenus à partir de ce moment-là des promoteurs de leur territoire, associés dans cette dynamique à d’autres acteurs, tels que les collectivités, les grandes entreprises et les associations. Leur pouvoir critique et celui d’animateur de débat s’en est donc trouvé largement émoussé.

Les dépendances économiques liées au statut d’annonceurs de ces partenaires constituent également un élément n’incitant pas à l’investigation les concernant. Certains sujets peuvent ne pas être traités du fait d’un contrat publicitaire avec l’un des protagonistes impliqués ou bien au contraire bénéficier d’une couverture importante lorsqu’il s’agit d’un événement dont l’organisateur est annonceur. 

Un autre élément important accentue les bouleversements dans les rapports à l’espace public local des titres de la PQR. Il réside dans les changements institutionnels qu’a connus le fonctionnement des collectivités territoriales depuis le début des années 2010. L’élargissement du périmètre géographique des regroupements communaux ainsi que l’augmentation de leurs compétences obligatoires a participé, depuis la loi NOTRe de 2014, à changer les relations entre les élus dans la plupart des territoires, accentuant leur solidarité dans une vision d’un territoire dont les enjeux transcendent les intérêts partisans. Désormais, la collaboration entre des élus de bords politiques opposés est présentée comme quasiment obligatoire pour assurer le fonctionnement de ces intercommunalités. Ainsi dans tous les regroupements où le Rassemblement National dirige une commune (comme à Perpignan, Béziers, Hénin-Beaumont, Beaucaire ou Moissac), un membre de ce parti occupe une vice-présidence de l’intercommunalité. La couverture de l’actualité locale devient par conséquent compliquée pour des journalistes qui ont face à eux des élus locaux de plus en plus solidaires, quelle que soit leur différence politique.

Ainsi, non seulement le travail d’investigation est difficile parce que le journaliste est inscrit dans la vie locale, en lien permanent et direct avec ses principaux acteurs et qu’il ne peut se permettre de les froisser, mais en plus il a affaire à un monde politique local constitué d’élus qui partagent plus d’intérêts que de divergences (Kaciaf, 2018).

S’ajoute en outre une communication des élus, des partis et plus largement de tous les acteurs locaux qui n’ont plus besoin de la presse pour s’adresser à leur public, même si celle-ci demeure indispensable pour donner le lustre de l’objectivité à leur communication. Ce développement a fortement déséquilibré les relations entre ces différentes entités et la PQR (Pailliart, 1993, 1995). La professionnalisation de la communication a pris de l’ampleur avec l’apparition et la mise en place des sites web institutionnels puis de comptes sur les réseaux socio-numériques des acteurs locaux qui court-circuitent ainsi la médiation de la PQR, traditionnellement en monopole quasi-complet sur l’information de son territoire. Par exemple, dans une commune moyenne sur la zone de couverture de La Provence, le maire élu en 2020 a décidé de ne plus envoyer de communiqués de presse aux médias locaux mais d’annoncer tous les événements directement sur la page Facebook de la municipalité. De plus, depuis le début des années 2000, en plus de cette dispersion de l’information locale, de nouveaux acteurs non journalistiques contestent le monopole de l’information politique des médias classiques en France (Marty et al., 2012). 

Les titres de PQR ne sont donc plus des animateurs de l’espace public, actifs dans l’émergence de thématiques de débat par l’intermédiaire de leur travail journalistique mais de simples miroirs déformants renforçant les acteurs importants de leur territoire. Le rôle d’investigation, indispensable au bon fonctionnement d’une démocratie locale, est ainsi dévolu à des acteurs du web indépendants, économiquement fragiles et numériquement peu nombreux qui, tels Mediacités, MarsActu ou Le Poulpe tentent de reproduire à petite échelle le modèle ayant conduit au succès de Mediapart.

L’espace public local médiatique, longtemps construit autour d’une pyramide territoriale dominée par des enjeux idéologiques nationaux ou internationaux qui descendaient au niveau inférieur, poursuit ainsi sa mutation en devenant un entremêlement de niveaux avec des idées et des points de vue circulant entre différents espaces éditorialisés.

Vers un journalisme de service ?

C’est ensuite le rapport au service, le rôle pratique et quotidien de la presse locale, qui est chamboulé par la fin apparente de l’association entre l’annonce et la nouvelle (Feyel, 2000). En effet, la PQR s’est structurée depuis sa naissance sur la publication de deux types de contenus : la publication d’annonces diverses (annonces publiques des différentes institutions, mais aussi prévisions météo, nécrologie, agenda des évènements culturels, sportifs, politiques, etc.) et la diffusion de nouvelles à caractère général bénéficiant d’un traitement éditorial. L’annonce, reconnue comme produite par d’autres auteurs que les journalistes et très peu éditorialisée par la rédaction, a pour objectif de rendre service aux lecteurs mais aussi de renforcer le lien de proximité avec le public en lui proposant un contenu unique, qu’il ne pourra pas trouver dans d’autres médias, grâce au maillage territorial dense tissé par la PQR.

La publication d’informations rendant service aux lecteurs, sous différents formats (Bousquet, 2015) a donc toujours été un des piliers de la presse régionale, pouvant même recouvrir une majeure partie de ses pages locales (Ballarini, 2008). L’information service apparait non seulement comme un socle éditorial fondamental de ce type de presse mais aussi comme une manne économique substantielle jusqu’au début du XXIe siècle. Selon Patrick Eveno (2018), les recettes issues des petites annonces représentaient, en 1990, 11,60% du chiffre d’affaires total des entreprises de presse en France alors qu’en 2014, elles ne représentent plus que 6,10 % de ce CA et qu’en 2019, elles plafonnent à 189 millions d’euros, soit 2,7% du CA total (Tableaux de l’économie française, 2020).

Au début des années 2000, de nombreux acteurs ont profité de la baisse du coût d’entrée sur le marché des annonces en ligne et ont créé une multiplicité de sites dédiés à la publication de ces informations services et à la mise en relation des particuliers. Même si certains groupes de PQR ont su se faire une place dans ce secteur, les sites de petites annonces et d’informations services enlèvent aux titres locaux une part importante non seulement de leurs revenus mais aussi de leur rôle de créateurs de liens sociaux (Bousquet, 2014). Finalement, les trois formes d’informations service classiques se trouvent ainsi bouleversées et prises en charge par d’autres acteurs que la PQR: les petites annonces ont définitivement migré vers de nouvelles instances éditoriales, leboncoin.fr restant la plus emblématique d’entre elles, l’information liée à l’agenda ainsi que les annonces institutionnelles sont prises en charge directement par les acteurs concernés (associations, collectifs, collectivités territoriales, etc.). 

Cependant, même si le modèle classique a explosé, il semble qu’une nouvelle alliance entre l’annonce et la nouvelle soit à envisager. En effet, à travers des injonctions de diverses natures, les journalistes sont invités à valoriser l’information service, présentée comme un nouveau devoir du journaliste de PQR, qui se serait longtemps éloigné de son lectorat. Cet éloignement expliquant pour les équipes dirigeantes la diminution de l’audience et le désamour grandissant du public, certains groupes de PQR encouragent leurs journalistes à recréer du lien avec leur lectorat, à co-construire l’information (Amiel, 2019), à imaginer de nouveaux supports ou à renouveler les contacts sur les réseaux socio-numériques. Les journalistes sont alors amenés à concevoir leurs productions comme des services à rendre et leurs lecteurs comme une audience à engager et à « monétiser » pour l’entreprise multimédia pour laquelle ils travaillent. La plateformisation de la marque de presse sur un territoire (Joux, Amiel, 2020) renforce parfois cette logique de diversification des productions du groupe multimédia dans laquelle le rôle de la rédaction se rapproche des autres services de l’entreprise. A La Provence, la mise en place de « hubs » regroupant les entreprises partenaires par thématique reste l’exemple le plus marquant de ce mélange des genres. Les partenaires peuvent alors à la fois bénéficier de services de mise en réseau, de publi rédactionnel et voir des pages dédiées apparaître dans le contenu éditorial. A ce titre également, l’intégration croissante du journalisme de solutions dans les médias d’information locale (Amiel, 2020) illustre cette potentielle émergence d’un journalisme de service : en effet, il permet parfois de justifier des pratiques déontologiquement difficiles à assumer (publications proches de la communication ou de la publicité, par exemple) mais sous couvert de discours valorisant l’innovation éditoriale et la proximité avec le public. En effet, en présentant des « solutions », souvent des initiatives ponctuelles, ce type de proposition éditoriale peut faire l’éloge d’une entreprise ou d’une personne, sans nuance ni contrepoint. 

Dispersion et dilution de l’instance éditoriale

La construction éditoriale remodelée

C’est également leur rôle symbolique de mise en scène et de mise en sens des territoires qui est remis en question. En effet, le modèle de l’enchâssement territorial, de l’encastrement des niveaux dans l’espace matériel de la page ou du journal, est profondément remis en question par les pratiques des journaux en ligne et les usages des consommateurs d’informations (Jouët, Rieffel, 2013; Souchier, 1998), la consultation de l‘article hors du contexte du média signifiant une perte de la mise en sens pensée par le journal. 

L’énonciation éditoriale, au sens défini par Emmanuel Souchier, mise en place par la presse infranationale, propose un enchâssement éditorial qui construit un rapport particulier aux territoires (1998). Avec sa mise en rubrique, le journal produit un réel fondé sur l’inclusion des territoires locaux dans une logique nationale.

Les articles prennent sens dans une page où ils coexistent avec d’autres informations. Une logique d’espace -un ensemble de surfaces agencées sur une feuille- prévaut dans la construction du sens proposée par la presse. Comme l’écrivent Maurice Mouillaud et Jean-François Tétu, la page est « le support signifiant » et elle doit être comprise comme une totalité (1989, p.56). Un article sorti de ce contexte n’a plus la même signification. 

Le passage en ligne et les usages des lecteurs ont profondément modifié cette situation. Dans leurs versions numériques, les articles sont pensés comme des isolats qu’il est possible de consulter en dehors du contexte fourni par le journal. Les moyens d’y accéder sont d’ailleurs multiples. Il est demandé aux journalistes d’adapter leurs pratiques aux moteurs de recherche (Sire, 2016), les articles sont promus sur les réseaux socio-numériques et, sur le site même du journal, le même article se retrouve dans de multiples rubriques. L’article est donc devenu une monade, existant sans le contexte du journal et doté d’un sens qui devra être évalué à l’aune de chacun de ses contextes de lecture. En outre, sont désormais disponibles les statistiques de consultation pour chacun des articles qui isolent la production et les producteurs en incitant les responsables de rédaction à privilégier les plus consultés selon une logique d’audience individualisée qui n’était pas celle d’un journal jugé sur ses chiffres de diffusions globaux, souvent d’ailleurs annuels car calculés selon l’évolution du nombre d’abonnés.

Il en résulte que les pratiques de construction de l’information et du choix du sujet ont profondément changé. Les chiffres d’audience et la visibilité en ligne sont devenus des priorités.

Pour un titre dont l’identité éditoriale est marquée par des particularités politiques ou thématiques, la dissémination individuelle des contenus produits est peut-être moins signifiante car l’identité du journal est souvent présente dans chaque article. La page du journal et son agencement sont moins signifiants pour la compréhension d’un article d’un titre à l’identité forte et reconnue comme l’Humanité ou Les Inrockuptibles. Pour un journal régional dont l’identité est aujourd’hui plus territoriale qu’éditoriale, le problème n’est pas le même. Non seulement le sens construit par l’enchâssement des échelles est perdu mais en plus, la marque du journal disparaît. Les journaux ont ainsi été forcés d’organiser eux-mêmes la dilution de leur identité en multipliant les canaux de consultation des contenus produits.

Les pratiques des lecteurs s’inscrivent parfaitement dans cette tendance, en particulier par leur consommation accrue de contenus produits par les journaux par l’intermédiaire des réseaux socio-numériques. Cette diffusion s’accompagne en outre d’une énonciation éditoriale propre à l’infomédiaire (Facebook possède des caractéristiques dans la présentation des contenus qui sont différentes de celles de Twitter ou d’Instagram) mais qui change aussi en fonction de la page de la personne ou du groupe partageant ou relayant l’information. C’est tout un discours d’escorte qui échappe au producteur de l’article qui l’accompagne désormais dans sa consultation sur les réseaux socio-numériques. Même si la source de l’article est toujours mentionnée, l’accompagnement éditorial qui entoure sa consultation échappe complètement à l’auteur et au titre qui l’a vu naître.

La volonté affichée par Facebook depuis le début de l’année 2020 de privilégier les contenus géographiquement proches dans la sélection proposée aux utilisateurs conduit à mettre en avant les articles de la PQR, à l’égal des productions des autres acteurs locaux. Bonne nouvelle apparente pour leur consultation, cette décision a pour conséquence de les rendre encore plus dépendants d’une entreprise qui a la possibilité de changer de politique à sa guise, enlevant demain ce qu’elle donne aujourd’hui, et ne change rien à l’indifférenciation qui ne distingue pas leurs articles de ceux d’une association, d’une collectivité ou d’un simple particulier.

Le journal est désormais éclaté : il ne se consomme plus et se conçoit de moins en moins comme un tout mais bien comme une mosaïque de programmes, mélangés à des contenus produits par de multiples acteurs, amateurs et professionnels. Pour un journal en situation de monopole sur sa zone de diffusion dont la plus grande partie de l’identité est devenue territoriale, la fragmentation et la perte de contrôle sur la dispersion des contenus posent question. 

Partager son rôle et co-construire des territoires

Enfin, c’est la place dans la dynamique entre les acteurs des territoires qu’il convient d’examiner. D’un rôle central de co-créateur de territoires avec les institutions publiques, les médias locaux se trouvent aujourd’hui questionnés quant à la centralité de leur position (Paillart, 1993, 1995). Cherchant à infiltrer des communautés déjà constituées sur les réseaux socio-numériques, utilisant des moyens de médiations conçus par d’autres acteurs, et singulièrement des multinationales américaines du web, notamment les GAFAM, les titres de la presse locale semblent plus suiveurs que leaders dans le travail de fabrique de l’identité des territoires (Boullier, 2014). Ils sont cependant souvent reconnus indispensables car ils possèdent une marque déterminante dans l’histoire et la visibilité des territoires.

Seul média papier à paraître quotidiennement et à traiter, avec des journalistes et des correspondants locaux, l’actualité de la quasi totalité des communes françaises, la PQR est dans une situation singulière de monopole sur l’information et d’hyper-concurrence sur son rôle de mise en lien et en sens des communautés locales. 

En 2022, la mise en média et la visibilité des communautés et des territoires locaux ne constituent plus l’apanage de la PQR alors même qu’elle demeure quasiment le seul acteur, tout au moins en dehors des métropoles, à produire quotidiennement de l’information selon les standards du journalisme. 

En effet, pour entretenir leurs visibilités, augmenter la fréquentation de leurs sites et continuer à apparaître comme des acteurs incontournables de la vie locale, les titres de PQR ont été obligés d’ouvrir des pages Facebook, des comptes Twitter ou Instagram et de demander à leurs journalistes de les alimenter mais aussi de créer leur propre compte ramenant vers leurs sites, voire de participer aux pages et aux comptes d’autres organisations ou à celles de groupes ou d’individus très suivis. 

Exister, s’exprimer, participer à la vie des réseaux socio-numériques est une obligation pour entretenir et pour développer des liens avec le public, cependant le sentiment qui domine est celui d’une perte de contrôle. Perte de contrôle sur les contenus produits, qui sont diffusés, commentés, moqués ou mis dans un contexte qui en change le sens, comme sur certaines pages de groupes d’extrême droite qui compilent les faits divers, mais aussi perte de centralité du journal en tant qu’acteur du processus informationnel dans les territoires.

Ainsi, même s’il continue à être le principal producteur de l’information journalistique, le titre de PQR n’est plus systématiquement considéré par les acteurs locaux comme le partenaire incontournable de l’affirmation symbolique de l’existence des territoires. La présence sur les réseaux socio-numériques, si elle est devenue indispensable est aussi une perte d’identité. Le lecteur consulte Facebook et pas Nice Matin, avec les fonctionnalités choisies par Facebook et selon les modalités choisies par Facebook. 

En outre, les journalistes sont souvent obligés, comme nous l’ont montré nos observations en ligne, d’intervenir dans les commentaires sur les réseaux socio-numériques participant ainsi à un débat qu’ils refusaient dans la section commentaires de la version numérique du journal (Bousquet, 2018). Descendant d’une position surplombante et développant la proximité numérique qui leur est demandée par leurs directions, ils occupent en contrepartie un rôle de moins en moins différentiable de tous les autres acteurs qui interagissent sur les réseaux.

Or, les territoires auxquels ils participent sont de plus en plus labiles, changeant au gré des conversations, des interlocuteurs, des tendances et des mots clés. Les réseaux socio-numériques étant également devenus des sources importantes pour la construction de l’information pour tous les journalistes, y compris ceux travaillant pour la PQR, la maitrise de l’agenda est aussi remise en question. Les travaux de recherche ont montré que l’agenda est une construction collective mais, dans le cas de la presse locale, les acteurs y intervenant étaient peu nombreux et le format de l’énonciation éditoriale de la PQR renforçait la centralité du média dans le processus de décision finale.

Désormais, l’irruption de sujets et de tendances est moins soumise au contrôle final de l’instance éditoriale de la PQR, bien souvent obligée de suivre et de traiter un sujet qu’elle aura vu grandir sur les réseaux socio-numériques.

Conclusion

La transformation numérique des médias au cours des vingt-cinq dernières années n’a pas épargné la PQR. Bien qu’actrice puissante économiquement, centrale sur la granularité territoriale, incontournable pour la quotidienneté de l’information locale et pour la réaffirmation de l’existence informationnelle des communes et des départements français, la PQR a perdu de son importance symbolique et une partie de son rôle dans la construction des territoires. La sociabilité médiatique des territoires, le service, le lien entre les individus, la mise en visibilité des communautés de vie – éléments qui lui donnaient une place particulière parmi les médias français – ne sont plus son apanage.

Par ailleurs, son rôle dans la démocratie locale n’est plus fondamental, et cela est moins du fait de l’évolution du contexte et en particulier des outils et usages numériques qu’à cause de sa propre mutation économique. De nouveaux acteurs professionnels, innovants mais peu solides économiquement, occupent désormais cet espace.

Pourtant, alors que nous dressons le portrait d’une presse locale diminuée, économiquement instable et ébranlée par les changements de rapport à l’information et à leurs publics en ligne, elle reste encore incontournable et irremplaçable. En témoignent fréquemment les intentions de reprise exprimées de grands patrons de secteurs économiques hors médias lors des changements d’actionnariat de ces groupes. En témoignent aussi les audiences print et web de ces différentes marques. Sans oublier l’intérêt toujours prépondérant des acteurs politiques et économiques, locaux comme nationaux, pour les colonnes de ces journaux. Si la PQR de 2022 ne ressemble plus vraiment à celle d’il y a vingt-cinq ans, rien ne laisse prévoir pourtant sa disparition.

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Auteurs

Pauline Amiel

Directrice de l’EJCAM (Ecole de journalisme et de communication d’Aix-Marseille université), chercheuse à l’IMSIC (Institut méditerranéen des sciences de l’information et de la communication), chercheuse associée au LERASS (Laboratoire d’études et de recherches appliquées en sciences sociales).
pauline.amiel@univ-amu.fr

Franck Bousquet

Professeur des Universités en Sciences de l’Information et de la communication, Université Toulouse 3-LERASS, Responsable du master Information-Communication (Toulouse 1-Toulouse 3).
franck.bousquet@univ-tlse3.fr