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Douze ans de lives au Monde : la progressive stabilisation d’un format emblématique du journalisme numérique

26 Sep, 2022

Résumé

Cet article étudie le format du live-blogging, pour la couverture en direct de l’actualité, et la manière dont il s’est développé pendant une douzaine d’années au sein du média Le Monde. Via une série d’entretiens semi-directifs menés avec des personnes impliquées dans la réalisation, la gestion ou la supervision des lives, entre 2009 et 2021, l’article définit cette pratique à travers plusieurs caractéristiques emblématiques du journalisme numérique et retrace comment ce format complexe a progressivement acquis une place centrale dans l’offre éditoriale du site d’information et dans l’organisation de la rédaction, permettant notamment des collaborations accrues entre rédactions web et print. 

Mots clés

Live, numérique, journalisme, participation, direct, Le Monde

In English

Title

Twelve years of lives at Le Monde: the stabilizing of an emblematic digital journalism format

Abstract

This article studies live-blogging as a story format of digital news. It explores the way it has developed and evolved over the past decade at French news media Le Monde. Thanks to a series of semi-structured interviews with persons involved with the production, the management or the supervision of live-blogs between 2009 and 2021, this article defines this practice thanks to several features emblematic of digital journalism, while also retracing how this complex format gradually found a central place in the editorial offering of the online newspaper as well as the newsroom’s organization, including in fostering collaboration between the digital and print newsrooms.

Keywords

Live, digital, journalism, participation, Le Monde

En Español

Título

Doce años de live-blogging en Le Monde : la estabilización gradual de un formato emblemático del periodismo digital

Resumen

Este artículo estudia el live-blogging como formato para la cobertura de noticias en directo así como la forma en que se ha desarrollado durante la última década en el periódico nacional francés Le Monde. Gracias a una serie de entrevistas semi-directivas a personas implicadas en la producción, gestión o supervisión del live-blogging entre 2009 y 2021, el artículo define esta práctica a través de varias características emblemáticas del periodismo digital, y recorre cómo este complejo formato ha encontrado gradualmente un lugar central en la oferta editorial del periódico en línea, así como en la organización de la redacción, permitiendo en particular, una mayor colaboración entre las redacciones digital e impresa.

Palabras clave

En directo, digital, periodismo, participación, Le Monde

Pour citer cet article, utiliser la référence suivante :

Pignard-Cheynel Nathalie, Sebbah Brigitte, « Douze ans de lives au Monde : la progressive stabilisation d’un format emblématique du journalisme numérique », Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°23/1, , p.53 à 66, consulté le vendredi 2 décembre 2022, [en ligne] URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2022/dossier/04-douze-ans-de-lives-au-monde-la-progressive-stabilisation-dun-format-emblematique-du-journalisme-numerique/

Introduction

Sur le site du Monde, les événements d’actualité de premier plan font régulièrement l’objet d’une couverture journalistique spécifique, que l’on qualifie de live-blogging ou live. Apparu sur lemonde.fr fin 2009 (et quelques années plus tôt dans des médias anglophones), le format du live s’est progressivement imposé comme un dispositif incontournable de suivi de l’actualité, générant des audiences très supérieures à celles des traitements plus « classiques » 1. Le live-blogging peut être défini comme une production journalistique numérique réalisée en directe et publiée sous la forme d’un flux antéchronologique de messages, rassemblés dans un espace de diffusion ad hoc sur le site du média.

Qu’il s’agisse d’événement prévisibles (élections, manifestations politiques, sportives ou culturelles) ou imprévisibles (attentats, catastrophes naturelles, fait divers), lemonde.fr « ouvre » un live dès que l’actualité l’exige, avec une moyenne d’un à deux par semaine. Cette stratégie éditoriale, ciblée sur un événement spécifique, distingue lemonde.fr d’autres médias qui ont opté pour un live continu ou permanent, couvrant indistinctement l’ensemble de l’actualité (c’est le cas aujourd’hui de francetvinfo.fr ou, par le passé, de liberation.fr).

Ce format, expérimenté depuis une douzaine d’années au sein du média de référence français, se caractérise par sa stabilité éditoriale, contrairement à d’autres pratiques et formats numériques qui ont été progressivement abandonnés (comme les blogs ou les récits interactifs – webdocumentaires, newsgames, etc.). L’outil technique et l’organisation du travail ont quelque peu évolué, mais la promesse du format est, elle, restée identique à celle des débuts. 

C’est l’histoire de cette évolution du live au sein du monde.fr que nous souhaitons retracer dans cet article, en montrant comment un format natif et emblématique du numérique et de la convergence des médias s’est progressivement stabilisé autour de quelques caractéristiques principales, mais surtout a acquis une place centrale dans la stratégie du site d’information et l’organisation de la rédaction, dépassant la cellule numérique au sein de laquelle il se déploie majoritairement, pour devenir, selon l’actualité, un format fédérateur et centralisateur de l’ensemble des forces journalistiques du média.

A partir d’une enquête longitudinale couvrant une douzaine d’années d’exercice du live au monde.fr, nous entendons également contribuer à la compréhension plus globale de ce format et de cette pratique journalistique encore peu documentés, en en montrant la complexité mais aussi les tensions que ce format suscite dans l’exercice du journalisme numérique.

Méthode et corpus

Notre travail repose sur une série d’entretiens semi-directifs menés majoritairement avec des journalistes du Monde directement impliqués dans la réalisation, la gestion ou la supervision des lives, entre 2009 et 2021. Cette approche diachronique nous permet de saisir l’évolution des représentations de mêmes acteurs interrogés à plusieurs reprises au fil de la période, mais également de nouveaux acteurs impliqués plus tardivement ou ponctuellement à ce dispositif. Ce choix méthodologique reposant sur des séries d’entretiens vise à saisir l’évolution imaginée du dispositif, ses modalités de mise en pratique et à questionner la complexité du dispositif et son apparente permanence au fil des années.

Notre protocole de recherche s’appuie sur trois périodes d›enquête. La première, en 2011, correspond à l’émergence de ce format au sein du monde.fr (la première occurrence date de fin 2009). La seconde, en 2014-2015, signe la pérennisation du format avec une réflexion sur la conception en interne d’un outil propriétaire de live mais également la proportion grandissante de ce format de couverture pour l’actualité, en particulier lors des attentats en France et à l’international. Enfin, 2021 présente quelques signes d’évolution du format, non plus exclusivement orienté sur la couverture d’actualité en temps réel mais pensé également pour favoriser un lien avec les lecteurs ; c’est en tout cas ce qui semble se dégager de l’expérience du live « Nos vies confinées » en 2020.2

Date de l’entretien

Numéro de l’entretien et fonction de la personne

06/2011

E1 : Journaliste au monde.fr

07/2011

E2 : Pigiste du monde.fr

07/2011

E3 : Rédactrice en chef du monde.fr

06/2011

E4 : Journaliste au monde.fr

06/2011

E5 : Journaliste au monde.fr

07/2011

E6 : Rédacteur en chef du monde.fr

03/2014

E7 : Responsable clients ScribbleLive (ex CoveritLive)

09/2014

E8 : Rédacteur en chef adjoint du monde.fr, co-fondateur des Décodeurs

11/2014

E9 : Journaliste au monde.fr

06/2015

E10 : Directrice adjointe produits et opérations au Monde

11/2015

E11 : Rédacteur en chef adjoint du monde.fr

06/2021

E12 : Chef de service des Décodeurs

06/2021

E13 : Journaliste à la rédaction numérique du monde.fr

06/2021

E14 : Rédacteur en chef adjoint du monde.fr

Tableau 1 : liste des entretiens semi-directifs réalisés entre 2011 et 2021

L’analyse de ces entretiens a été complétée, à la marge, par d’autres matériaux empiriques, notamment : une observation in situ d’un live en septembre 2014 (Pignard-Cheynel, Sebbah, 2017) ou encore plusieurs analyses d’un live (celui de l’arrestation de DSK à New York en mai 2011), et en particulier des messages des internautes (Marty et al., 2016). Enfin, neuf articles « making of » produits par Le Monde et revenant sur des lives, ont été également analysés pour rendre compte du discours du média sur ce format : « Live sur le Japon : Le Monde.fr en fait-il trop ? », 18 mars 2011 ; « Comment fonctionne le «live» du Monde.fr », 13 janvier 2015 ; « Comment «Le Monde » vit avec les attentats », 1er avril 2016 ; « Couvrir l’Euro 2016 en direct : dans les coulisses du live du «Monde» », 13 juillet 2016 ; « «Le Monde» au temps du coronavirus, une rédaction presque entièrement confinée », 25 mars 2020 ; « Comment le live «Nos vies confinées» est devenu une nouvelle façon de créer un lien avec nos lecteurs », 13 mai 2020 ; « Coronavirus : comment les journalistes du « Monde » assurent un « live » permanent », 22 mai 2020 ; « Nous avons été une quinzaine de journalistes à nous relayer sur ces 83 jours de « live » du « Monde », 4 juin 2020 ; « Comment «Le Monde » traite certaines actualités en « live » », 7 mai 2021.

L’émergence du live, un format natif du web

Le live apparaît en 2009 dans l’offre éditoriale du monde.fr. Le format existe déjà depuis une dizaine d’années dans d’autres médias, notamment au Guardian, pionnier qui l’expérimente dès la fin des années 1990 pour couvrir des manifestations sportives, puis inaugure le live-blogging d’actualité à l’occasion des attentats de 2005 à Londres (Thurman, Walters, 2013). Il convient de noter qu’à la même époque, des sites d’information pratiquent le « minute par minute », c’est-à-dire la mise à jour régulière d’un article en format texte, pour intégrer les développements les plus récents d’une actualité. Le format du live est toutefois plus complexe en ce qu’il s’appuie sur les trois fonctionnalités de base de l’information numérique, mises en évidence par plusieurs chercheurs (notamment Deuze, 2003 ; Steensen, 2011 ; Opgenhaffen, 2011) : l’hypertextualité, le multimédia et l’interactivité. S’y ajoute l’immédiateté, quatrième fonctionnalité identifiée par Fernando Zamith (2008). Ces quatre caractéristiques emblématiques du traitement de l’information numérique permettent de définir la mécanique éditoriale spécifique au live-blogging : un article réactualisé en permanence composé d’une superposition de publications de divers formats (textes mais aussi photos, vidéos, infographies, etc.), empruntant à des genres informationnels variés et présentées antéchronologiquement rappelant le format de la « rivière » en presse écrite (succession de brèves). Le récit intègre plusieurs voix (celle du ou des journalistes en charge du live mais également d’autres contributions via des liens hypertextuels ou des intégrations de contenus, souvent piochés sur les réseaux socio-numériques, empruntant à l’open journalism popularisé par le Guardian sa dimension réticulaire – Papanagnou, 2021) et enfin favorisant l’interaction avec les publics, par la possibilité pour les lecteurs de soumettre des messages dans l’interface du live et pour les journalistes d’y répondre en les publiant dans le flux.

Aux débuts du live : la nécessité d’un format de l’instantanéité


En 2009, Le Monde explore déjà depuis plusieurs années la couverture numérique de l’actualité grâce à une équipe dédiée distincte de la rédaction print « historique ». Le journal s’appuie pour cela sur un site web orienté vers la couverture de l’actualité en temps réel. En 2008, à l’occasion de l’élection présidentielle étasunienne, l’équipe web constate que le format classique de l’article numérique, hérité de l’imprimé, n’est pas adapté au traitement d’une actualité en continu. L’article, appréhendé comme une entité finie, n’est pas pensé pour être un objet en évolution permanente, même si les CMS (content management system) favorisent des mises à jour facilitées : 

« [nous avions une] difficulté de traitement avec les articles classiques : on partait d’un papier qui faisait un paragraphe et un quart d’heure plus tard, on avait 15 angles possibles et pleins d’informations. C’était impossible d’en faire un seul papier ; le traitement classique ne suffisait plus » (E8)

À cette époque, les médias tentent d’utiliser le format de l’article web pour faire du « minute par minute », mais c’est fastidieux, tant pour les journalistes que pour les lecteurs (qui doivent mettre à jour régulièrement la page), ou encore pour les moteurs de recherche qui peinent à référencer ces contenus mouvants. Sur le plan éditorial, la mise à jour continue d’un article web échoue également à intégrer la multiplicité d’angles que requièrent certains événements. Le défi consiste alors à saisir « une information qui part dans tous les sens » (E9). Comme le soulignait Donald Matheson en 2004 au sujet des blogs politiques de journalistes au Guardian, c’est l’épistémologie de l’article journalistique qui se voit modifiée par l’affirmation d’« un modèle de connaissance dans lequel ce qui est en train de se produire dans le monde ne peut pas être acheminé à travers un seul texte » (Matheson, 2004, p. 457).

Émerge alors, au sein du monde.fr, l’idée d’utiliser un outil déjà exploité par le média pour réaliser des discussions en direct (ou chats) avec les lecteurs. CoveritLive, qui compte déjà, parmi ses clients, le Guardian et la BBC, permet de produire un flux d’information sous forme de blocs de textes publiés les uns à la suite des autres, grâce à une interface qui se met à jour automatiquement. L’idée de départ est alors de « raconter ce qui est en train de se passer, au moment où c›est en train de se passer dans un format temps réel » (E10). On peut y voir l’expression d’une « radicalisation du temps » journalistique (Hartley, 2013). La cohérence du récit ne se fonde pas sur un enchaînement logique des contributions (Matheson, Wahl-Jorgensen, 2020) voire sur la structure classique de la pyramide inversée, mais est assurée par la transmission directe de bribes de textes factuels, de commentaires et d’analyses au fur et à mesure que les événements se déroulent (Thurman, Walters, 2013), le tout agrémentée de points réguliers de synthèse et de rappel pour favoriser la compréhension d’un live pris « en cours de route ». Le live s’inspire alors de l’écriture radio : « On s’est rendu compte qu’il n’était pas nécessaire d’avoir fini au moment où l’information sort, un peu comme en radio » (E12), se remémore le chef de service des Décodeurs, impliqué dans les lives du Monde dès l’origine.  

Si le live est indiscutablement une pratique de journalisme en direct, voire « sans filet » (E14), nos enquêtés mettent en évidence une forme de prudence voire de « résistance » face aux exigences de l’instantanéité. Cela s’inscrit dans la fréquente critique à l’égard du live dont les standards de vérification seraient plus faibles que ceux d’autres productions, au profit d’une course à l’information (Thurman, Walters, 2013). Au Monde, il est essentiel que l’image de média de référence ne soit pas ternie par des erreurs liées à des écueils dans la vérification des informations en temps réel. Dès 2011, nos entretiens font apparaître cette préoccupation et l’émergence d’une règle visant à ne publier sur le live que des informations vérifiées en interne (et non pas celles sorties par des concurrents). C’est d’ailleurs l’un des rares principes qui fait l’objet d’une formalisation et qui revient dans quasiment tous les entretiens réalisés, ainsi que dans les articles de making-of produits par le média. Face aux questions parfois insistantes des lecteurs pour confirmer ou non des informations révélées par d’autres médias (souvent des chaînes d’information en continu), l’un de nos enquêtés évoque un « rôle de refroidisseur » des lives du Monde, mettant ainsi en tension le temps court d’un direct et le temps plus long du travail journalistique réalisé par les « liveurs » (E8).

L’intégration progressive de rubricards du journal au sein des lives a permis de renforcer cet impératif de vérification (voir la partie consacrée à l’organisation du live). Enfin, le rôle de refroidisseur passe par les aveux réguliers et assumés auprès des lecteurs, sur le mode « nous ne savons pas ». Gage de transparence, ces marques d’un « journalisme en train de se faire » invitent les lecteurs à entrer dans la boîte noire de la fabrication de l’information, en expliquant les méthodes, les règles, les choix et en assumant un possible décalage voire un retard sur le flux informationnel de la concurrence. Dans un article d’avril 2016, la rédaction du monde.fr revient sur sa couverture live des attentats de 2015 en soulignant la tension provoquée par les demandes des internautes : 

« il y a […] de nombreuses questions que nous voyons, et auxquelles nous ne pouvons pas apporter de réponse tout de suite. […] S’ajoutent à cela des remarques désobligeantes d’internautes nous reprochant : «votre live retarde vraiment.» L’occasion pour nous de repréciser la ligne éditoriale de nos suivis en direct dans de tels moments : nous ne publions que des informations que nous avons pu vérifier par nos propres sources, ce qui prend parfois du temps à obtenir. Depuis janvier 2015 et Charlie Hebdo, nous avons appris combien cette règle journalistique de base est précieuse lorsque médias et réseaux sociaux s’affolent. Nous tâchons de garder notre sang-froid et de résister à la tempête. » (« Comment «Le Monde» vit avec les attentats », lemonde.fr, 01/04/2016). 

Un format ouvert et enrichi

Si l’essentiel de la matière constituant un live est textuel, fondé sur des posts de journalistes, c’est un dispositif que l’on peut qualifier d’hypertextuel et de multimédia, en ce sens qu’il permet techniquement et éditorialement de publier des formats divers tels des visuels, des vidéos voire plus simplement des liens hypertextes ou des posts de réseaux sociaux « embarqués ». Une rédactrice en chef du monde.fr explique d’ailleurs, en 2011, que le live est un « territoire nouveau, mais un débouché naturel du tweet et du mobile » (E3) en intégrant dans le même espace éditorial des contenus de différentes natures, avec la volonté d’ouverture sur un environnement numérique plus large. C’est d’ailleurs ce qui distingue le live-blogging du « minute par minute », constitué lui essentiellement de fragments textuels. Une étude menée en 2012 sur des lives du guardian.co.uk montre qu’ils contiennent 15 fois plus de sources sous forme de liens hypertextes que des articles numériques traditionnels (Thurman, Schapals, 2017).

L’outil et ses potentialités techniques jouent d’ailleurs un rôle important. La directrice adjointe « produits et opérations » au Monde nous expliquait en 2015 que des fonctionnalités spécifiques ont été ajoutées régulièrement à l’interface de base, en particulier pour faciliter les intégrations extérieures de contenu. Ce besoin d’ajuster l’outil à la pratique par couches successives de développement a finalement conduit, en 2020, à la création d’un outil entièrement conçu et piloté en interne qui favorise notamment le « glissé / déposé » de contenus internes ou externes.

Au fil principal constitué des contributions créées par les journalistes en charge du live, vient s’adjoindre un « éventail de sources d’information pour produire un «équilibre en réseau» » (Matheson, Wahl-Jorgensen, 2020). Le live n’est pas une production fermée sur la rédaction mais bien au contraire une matière vivante au sein d’un environnement informationnel numérique lui-même mouvant, dont il se nourrit et qu’il nourrit en retour. Irvana Cvetkovic et Mirjana Pantic (2018) considèrent d’ailleurs que le journaliste de live-blogging abandonne son rôle traditionnel de producteur de contenus pour embrasser celui de « curateur », de chef d’orchestre d’informations provenant de diverses sources, y compris d’autres médias traditionnels et des médias sociaux.

La participation des publics, au cœur du dispositif

Une quatrième et dernière dimension, consubstantielle du live tel qu’il est envisagé et pratiqué au Monde, est la participation des lecteurs. C’est une caractéristique que ne partagent pas l’ensemble des médias adeptes du live, la littérature scientifique consacrée à ce format y faisant peu référence. Au Monde d’ailleurs, la participation des internautes n’était pas spécifiquement souhaitée ou anticipée aux débuts du live : 

« Le fait que le live soit prisé par les lecteurs pour son interactivité a été une surprise. En fait, l’outil le permettait. […] Au départ, le live, c’était une préoccupation plus journalistique, de production de l’information en temps réel. On ne pensait pas que ça prendrait cette dimension-là », se remémore le chef de services des Décodeurs (E12).

La participation des lecteurs est pourtant très vite devenue un pilier du live, comme le raconte en 2014 une journaliste qui y a contribué dès les débuts : 

« On s’est aperçus qu’autre chose rentrait en ligne de compte : une nouvelle façon de dialoguer avec les internautes qui pour la première fois arrivaient en temps réel dans notre fil d’actualité. Jusqu’ici ils commentaient avant ou après coup, à froid, l’actualité sans interaction avec nous. Là on leur dit : venez commenter avec nous. […] C’est cela aussi qui a fait que le live est devenu autre chose qu’un traitement à chaud de l’actualité mais aussi un moment de partage avec les internautes, nos lecteurs. » (E9). 

À l’époque, c’est d’ailleurs le seul format du monde.fr où le lecteur n’a pas besoin d’être abonné ou enregistré pour contribuer, ce qui ouvre la participation à un public plus large et pas nécessairement fidèle.

Le contrat de lecture du live-blogging propose aux internautes, dès 2009, un dispositif qui promet à la fois de raconter et de faire vivre une séquence informationnelle mais également d’interagir avec les journalistes dans une logique de proximité et de service (par la réponse aux interrogations du public). Au départ discrète dans les messages cadrant les lives (Pignard-Cheynel, Sebbah, 2015), l’invitation à participer devient progressivement plus explicite et génère beaucoup de contributions. En 2021, dans l’un de ses articles « making of », Le Monde donne quelques ordres de grandeur : 

« Sur les directs de grands événements, ce sont des milliers, voire des dizaines de milliers de questions qui arrivent sur les écrans des journalistes chargés de l’animer : impossible de répondre à toutes et même, parfois, de les lire toutes. » (« Comment «Le Monde» traite certaines actualités en «live» », lemonde.fr, 07/05/2021).

La question de la sélection des contributions d’internautes est cruciale. Comme dans le cas du journalisme participatif, celles-ci sont soumises à de puissants cadrages journalistiques (Marty et al., 2016). L’analyse du live de DSK a mis en évidence que seul un petit pourcentage des messages soumis par les internautes sont finalement publiés dans le live (2% pour le cas précis – Pignard-Cheynel, Sebbah, 2013). Un rédacteur en chef adjoint du monde.fr précise, en 2014 que :

« Ce n’est pas une modération, c’est un choix. Sur le reste du site, on modère selon des critères légaux. Là, c’est un choix. On en a tellement de commentaires que notre production serait noyée si on publiait tout. » 

Dans un précédent travail, nous avions identifié trois registres de contribution des internautes : les questions, les commentaires et les apports d’information (Pignard-Cheynel, Sebbah, 2015). Dans leur quête de factualité, les journalistes favorisent plutôt les questions des lecteurs et les apports d’informations (après les avoir vérifiés), mettant à distance les opinions. Un rédacteur en chef du monde.fr explique en 2011 ce cadrage : 

« On a envie pour le moment de maintenir le live comme un outil de dialogue, de demande auprès de la rédaction. Journalisme à la demande et pas un glissement vers un forum. […] Le journaliste filtre notamment l’autre partie de la participation qui ne sont pas des questions. » (E6).

Cette participation de l’audience, intégrée au live, peut parfois entrer en tension avec la fonction première du dispositif consistant à fournir des informations vérifiées et les plus « fraîches » sur l’événement traité. La temporalité de production de l’information, couplée à celle de la conversation en temps réel avec le lecteur, peut conduire à une perte de précision, à des défauts de vérification (Philips, 2009) voire à l’appauvrissement du lien avec le lecteur. Mais surtout, information et participation voire conversation ne sont pas deux approches distinctes qu’il conviendrait simplement de faire cohabiter. Elles doivent être finement articulées, les questions des publics venant nourrir le travail des journalistes, et vice-versa, en créant un espace commun. Le live devient alors :

« un moment de partage et d’émotion avec les internautes, une nouvelle façon de vivre l’actualité pour les gens face à des évènements spécifiques, de les suivre avec nous et d’avoir l’impression d’y participer. Et là c’est quelque chose qui se manifeste beaucoup puisque les gens demandent sans cesse « combien sommes-nous à suivre ce live ?» » (E9). 

L’interaction avec le lecteur se manifeste dans des temporalités variées structurant le live avec des « moments » lents et d’autres accélérés. Une coexistence de temporalités différentes, un mix entre le slow et le fast journalism peu fréquent dans les médias (Craig, 2016).

Cette alternance des temporalités est visible au sein des lives du monde.fr et semble se fonder sur une attente de la part des lecteurs, fréquemment citée dans nos entretiens, celle d’une information servicielle, complémentaire à la couverture factuelle en temps réel :

« Au moment du séisme en Haïti par exemple, […] ce qui était assez curieux et qu’on n’avait pas imaginé, c’est que les gens posaient des questions très précises sur un ami, de la famille, un endroit qu’ils connaissaient. Donc nous, on allait chercher l’information qu’ils nous demandaient, en direct, avec les sources qu’on avait… On avait les agences, on avait quelques personnes sur place donc c’était un peu incomplet. Mais on essayait de rendre service aux lecteurs. » (E1)

L’organisation complexe du live

Ouvrir et fermer un live, une décision de la rédaction en chef

Au Monde, la responsabilité éditoriale des lives relève de la rédaction numérique et de leur chefferie, constituée des rédacteurs en chef et de leurs adjoints ainsi que de la direction de la rédaction pour les événements les plus importants. C’est à leur niveau que se décident l’ouverture puis la fermeture de cet espace de couverture d’un événement en direct. Les entretiens menés tout au long de notre recherche apportent des éléments de compréhension sur cette gestion qui requiert d’anticiper à la fois les réactions des lecteurs (cet événement suscitera-t-il des questions, des demandes de précision ?), mais également l’importance de l’événement (car ouvrir un live, c’est effectuer un geste éditorial impliquant une forte mise en avant de l’information traitée) et son caractère protéiforme (« une information où il va y avoir beaucoup à raconter », E9). Mais surtout, cela requiert une dose d’intuition quant à la manière dont l’événement naissant est amené à évoluer dans les heures voire les jours qui suivent. Un rédacteur en chef du monde.fr résume les facteurs nécessaires selon lui à l’ouverture l’un live : 

« Quand l’événement pose question et que les internautes ont envie de poser des questions à la rédaction, a fortiori quand s’ajoute à cela un effet de surprise ou de sidération […], c’est le format opportun. » (E6). 

L’un de ses adjoints confie que « c’est un risque parfois difficile à assumer ; c’est dur de saisir l’ importance d’une information » quand elle est encore balbutiante.

La fermeture du live est une décision tout aussi délicate. Car outre la prise en compte de l’événement et de la matière informationnelle qui le caractérise (« Lorsque l’information se tarit et que le temps de l’immédiat se fait moins nécessaire, vient le temps de «fermer» le live », « Comment «Le Monde» vit avec les attentats », lemonde.fr, 01/04/2016), l’enjeu se situe également dans la relation construite avec les lecteurs. Il s’agit de « couper ce fil qui nous a reliés, plusieurs jours durant, avec une communauté de lecteurs » (idem). Une journaliste nous confie cette difficulté à mettre un terme à ce qui relève d’une expérience collective : 

« Quand on a voulu le fermer [le live sur la catastrophe de Fukushima], on a reçu beaucoup de réactions d’internautes qui nous disaient : «non, vous ne pouvez pas fermer le live, après tout ce qu’on a vécu…». C’était assez dingue » (E9). 

Ouvrir et fermer un live, c’est également prendre en compte d’autres critères, liés à la capacité organisationnelle de maintenir dans la durée ce format « gourmand en ressources humaines », selon les propos d’un rédacteur en chef (E6). Car dans la configuration de lives « extraordinaires » (par opposition à un live permanent qui peut être anticipé dans l’organisation de travail de la rédaction web), chaque nouveau direct constitue une rupture temporaire, une parenthèse, dans la configuration habituelle de la rédaction numérique.

Un dispositif collectif au cœur de la rédaction web

Dès ses débuts, le live-blogging a été géré par la cellule web du Monde, notamment par les journalistes généralistes en charge du traitement de l’actualité chaude. Ils se relaient entre 6h30 et 23h, en quatre roulements ou « shifts » (la nuit, des journalistes délocalisés à Los Angeles assurent la permanence). Cette rédaction est fréquemment qualifiée par les personnes interrogées de « desk »3 et leurs journalistes de deskeurs.

En temps normal, ces derniers sont deux à gérer la page d’accueil du site et la mise en ligne des contenus. Lors d’un live, c’est donc l’un d’eux qui quitte ce poste pour prendre en charge le direct et en devenir la cheville ouvrière. Dans une configuration minimale (qui demeure assez rare), il est le seul à alimenter le live et à gérer la participation de l’audience, en étant néanmoins systématiquement accompagné d’un correcteur qui relit a posteriori (pour ne pas rompre l’exigence d’instantanéité) les posts et d’un membre de la rédaction en chef qui coordonne l’ensemble. Si l’actualité est lourde et que le travail de desk ou le live nécessite plus de forces, la rédaction en chef mobilise d’autres journalistes de la rédaction web qui sont dédiés à des temporalités plus longues d’enquête ou de reportage. Ces journalistes « tournants » sont au desk d’actu chaude une semaine sur trois. Ils maîtrisent donc outils et pratiques du live, ce qui leur permet de venir en renfort, même « au débotté ».

Le live s’inscrit ainsi dans l’organisation de la rédaction web qu’il vient bousculer de manière néanmoins contrôlée puisque les besoins (récurrents) sont absorbés dans l’organisation quotidienne. Idéalement toutefois, le live requiert trois journalistes : 

« Un pour rendre compte des informations qui tombent et un ou deux pour regarder comment l’information circule sur le web. On ne le lance donc que si on a la capacité de le tenir dans de bonnes conditions. Une seule personne aux manettes du web, c’est difficilement tenable car ça ne permet pas de produire un récit d’info régulier et fiable et d’assurer la fonction de dialogue avec les internautes. » (E6).

En appui à ce cœur névralgique du live, divers profils sont associés, selon la nature et l’importance du live : ce peut être le cas d’un iconographe pour l’enrichissement visuel, d’une personne de l’édition qui aide à la vérification des informations et à la mise en forme direct ou encore d’un social media editor chargé de relayer sur les comptes Facebook et Twitter les principales entrées du live (pour plus de détails, voir « Comment «Le Monde» traite certaines actualités en «live»», lemonde.fr, 07/05/2021). À noter également la présence fréquente de l’équipe des Décodeurs du monde.fr (composée d’une dizaine de journalistes, encadrés par un responsable en lien avec le rédacteur en chef du web), historiquement très impliquée dans les lives, en particulier ceux de vérification des faits (ou fact-checking) au moment des élections.

Au fil des années, le live est devenu un format central de la rédaction web, avec pour objectif d’éviter que seule une poignée de journalistes n’en maîtrise les codes. À l’occasion d’un important travail de mise à jour de l’outil en 2015 (chantier qui a mobilisé toute la rédaction web afin de définir ses usages et besoins), est apparue la nécessité de former plus systématiquement l’ensemble des journalistes à l’outil et à cette pratique :

« On a réussi à trouver un équilibre, notamment parce que de plus en plus de journalistes savent faire du live à la rédaction […]. Il y a donc un enjeu sur la formation. Tous les journalistes du web sont potentiellement des liveurs. C’est une transformation qui vient avec ce nouvel outil » (E10). 

Ce partage des bonnes pratiques passe également par l’acculturation des plus jeunes journalistes à cet exercice ardu, afin qu’ils puissent être rapidement opérationnels. C’est d’autant plus central pour la gestion d’un format éditorial potentiellement imprévisible et qui peut advenir (cela a souvent été le cas) pendant des périodes où la rédaction est en effectif réduit (vacances, soirées, week ends, etc.).

Le live, passerelle entre les rédactions web et print du Monde

Alors que le live est un format éminemment emblématique du journalisme numérique et qu’il se déploie au cœur de la rédaction web, nos entretiens ont mis en évidence la dimension fédératrice de cette pratique qui permet le rapprochement et la collaboration entre les rédactions web et print du Monde, historiquement séparées.

La gestion du live au sein de la rédaction web présente des avantages (souplesse de l’organisation, maîtrise du format et de l’outil), mais également des limites, dues principales au fait que les journalistes deskeurs sont généralistes et se retrouvent donc à couvrir des sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Cette mise sous tension conjuguée à l’alimentation continuelle du fil pour répondre à « un incessant appétit d’information » de la part des lecteurs fidèles (Thurman, Schapals, 2017), suscite parfois « la peur de se tromper ou de s’être trompé », entraîne des « arbitrages permanents » et fait planer « un risque d’épuisement » (E14). Outre cette pression sur les épaules des liveurs, le défi pour Le Monde est de produire une couverture à haute valeur ajoutée, qui pourra notamment se distinguer de lives plus factuels réalisés par les concurrents : 

« Un live purement descriptif, ça n’a pas d’intérêt. L’important c’est le contexte, l’analyse, etc. Les infos qu’on donne dans un live n’ont d’intérêt que parce qu’elles se nourrissent et sont adossées à une rédaction derrière qui contextualise et enrichit la chose. Le descriptif pur ne sert à rien. […] Notre plus-value c’est un dialogue avec le lecteur et dans un côté plus contextuel et explicatif que descriptif. » (E11)

Progressivement, les équipes web qui gèrent le live se sont attachées les compétences d’un deuxième cercle, constitué de journalistes spécialisés ou « rubricards » de la rédaction print afin de bénéficier de leur expertise ou de leur présence sur le terrain. Les chats, autre format interactif proposé par lemonde.fr (grâce au même outil technique) permettaient déjà de mettre en lumière l’expertise d’un journaliste spécialisé dans un dispositif interactionnel avec l’audience. Pour le live, les journalistes en renfort, qui peuvent se compter en dizaines (par exemple lors des soirées électorales avec des correspondants dans toute la France), ne s’impliquent pas dans les aspects techniques ou même éditoriaux du live (ils n’ont pas accès à l’outil et ne publient rien directement), mais livrent aux liveurs, des analyses, éclairages, et témoignages, etc. sous forme de courts textes envoyés par messagerie.

Au fil des années, cette intégration de l’ensemble de la rédaction du Monde a pris une place de plus en plus importante. En 2014, un rédacteur en chef adjoint du monde.fr relevait les difficultés à implémenter ces collaborations : 

« Dans la rédaction, les autres ne savent pas forcément qu’on fait un live ; on est obligé de les solliciter pour les contributions. Et même quand on annonce, on ne reçoit rien. Le bimédia, c’est compliqué pour ça. On n’a pas les réflexes. » (E8) 

En 2021, le pli semble pris. Un rédacteur en chef adjoint du numérique évoque une « plus grande participation, parfois même spontanée » des rubricards (E14). Une journaliste du web numérique souligne elle aussi le chemin parcouru et la manière dont le live a acquis ses lettres de noblesse au point d’être devenu un format valorisé au sein des équipes print qui apprécient y participer, en particulier pour l’interaction qu’il favorise avec les lecteurs : 

« Il y a 10 ans, lors des débuts du live, les gens du print ne voyaient pas trop l’intérêt ; maintenant, ils sont très enthousiastes, notamment pour les échanges avec l’audience ; car ils ont peu de retours des lecteurs avec le print » (E13). 

L’exceptionnel live continu de 83 jours, mis en place entre mars et juin 2020 pendant la pandémie de Covid-19, incarne cette collaboration : 

« On a eu des questions pointues en termes de santé, pour lesquelles on sollicitait beaucoup le service Santé et sciences ; il y avait une grosse interaction entre le desk web et ce service » (E14). 

Autre signe de cette évolution : la direction des rédactions n’a pas eu de difficulté à trouver des volontaires pour tenir le live conversationnel « Nos vies confinées », créé lui à la mi-mars 2020. Ce sont notamment des journalistes des rubriques culture et sport, quasiment à l’arrêt avec le confinement, qui se sont proposés de se relayer à l’animation de ce live particulier.

Conclusion. Le live, une pratique journalistique en voie de stabilisation

Dès 2009, les caractéristiques du live tel que pratiqué au Monde sont présentes : ces derniers s’appuient sur les fonctionnalités propres à l’information numérique que sont l’hypertextualité, le multimédia, l’interactivité et l’immédiateté. Au sein du média, cette forme de couverture événementielle en direct implique de manière centrale la rédaction web, mais également la collaboration avec des rubricards. Progressivement, le live a acquis une transversalité et une centralité, en intégrant les autres formats éditoriaux et l’ensemble de la rédaction, dans une agrégation qui n’est pas remise en cause par son caractère éphémère. Si donc le live n’a pas connu de modification fondamentale pendant 12 ans, il a gagné en maturité et en stabilité.

Dans ce processus, certains lives semblent même avoir joué le rôle d’accélérateurs voire de révélateurs d’une pratique à la fois cadrée et incertaine (une enquêtée la qualifie même de « joyeux bazar », E10). Ces quelques lives historiques reviennent quasiment systématiquement dans les discours des journalistes, et font partie de la « mythologie » de ce format et de son implémentation au Monde. C’est le cas du live de Fukushima (mars 2011), souvent qualifié de « fondateur », tant par son inhabituelle durée (8 jours ininterrompus) que par le lien qu’il a permis de nouer avec des lecteurs sidérés face à cette catastrophe. Les lives liés aux attentats ont eux aussi marqué la rédaction, que ce soit ceux de la traque de Mohammed Merah (mars 2012), de la tuerie de Charlie Hebdo en janvier 2015 ou encore des attaques de Paris le 13 novembre 2015. Ces lives imprévus ont « façonné » ce format, par expérimentations successives notamment dans la recherche de solutions face à des difficultés inédites. C’est ainsi que la couverture de novembre 2015 a mis à l’épreuve l’organisation et la coordination d’un live réalisé pour la première fois avec une grande partie des journalistes retenus chez eux dans un Paris immobilisé. 

Ces quelques lives (parmi les centaines réalisées depuis 2009) ont également permis de consolider des pratiques, voire d’inventer de nouvelles fonctionnalités. Ainsi, le live de Charlie Hebdo, en prise avec une information en permanente évolution, a fait naître le besoin de pouvoir proposer un « récapitulatif des faits » pour offrir aux lecteurs des repères quel que soit le moment auquel ils se connectent. Ces quelques lives emblématiques ont également favorisé un ancrage à long terme du format. Là encore, le live de Charlie Hebdo a joué un rôle crucial en relançant un mode de couverture de l’actualité qui s’était quelque peu étiolé : 

« La politique éditoriale de la rédaction en chef pour le live a changé depuis Charlie Hebdo. Avant, entre septembre et décembre 2014, il n’y a plus eu de lives. Depuis Charlie Hebdo, il y a à nouveau la volonté d’être plus présent en mode live » (E10).

Plus récemment, l’année 2020-2021 a marqué une nouvelle étape dans l’histoire du live, faisant dorénavant « partie de l’ADN [du Monde] » (E14). Sur le plan technique, le média a lancé au printemps 2021 un outil développé en interne, permettant d’éviter tout risque de dépendance à une plateforme externe, mais plus encore de faire évoluer l’interface et ses fonctionnalités en phase avec les pratiques et besoins des journalistes. Sur le plan éditorial et organisationnel, un autre changement de fond marque cette période : le lancement, en 2020, de deux lives en parallèle, chacun présentant des caractéristiques exceptionnelles. Le premier est le « live du confinement », remarquable par son extraordinaire durée de 83 jours ininterrompus pendant lesquels une quinzaine de journalistes s’est relayée. Le deuxième est plus original, voire en rupture avec les caractéristiques définitionnelles du live. Il s’agit du live « Nos vies confinées », mis sur pied pour favoriser l’interaction et la conversation avec les lecteurs. L’enjeu n’est donc pas tant d’informer (ce que propose le premier live) que de rassurer, conseiller, faire témoigner, échanger, créer du lien. Alors même que le live d’actualité se caractérise par son sérieux et sa rigueur, Nos vies confinées explore une approche plus intimiste, légère et incarnée, semblant saisir à rebours ce qui caractérise le live. L’approche n’est toutefois pas complètement inédite puisqu’elle s’inspire des lives sportifs, proposés depuis plusieurs années par Le Monde pour couvrir de manière décalée et avec humour les principaux événements sportifs. 

Tout en étant devenu central dans l’arsenal éditorial du médias français, le live est ainsi l’objet d’extensions et de détournements, au gré de l’actualité, des envies de la rédaction et des attentes des lecteurs, permettant d’enrichir la palette des fonctionnalités de ce format plus complexe et protéiforme qu’il n’y paraît au premier abord.

Notes

[1] Voir notamment « Comment «Le Monde» traite certaines actualités en «live» », lemonde.fr, 07/05/2021, url : https://www.lemonde.fr/le-monde-et-vous/article/2021/05/07/comment-le-monde-traite-certaines-actualites-en-live_6079474_6065879.html
[2] Voir « Comment le live «Nos vies confinées» est devenu une nouvelle façon de créer un lien avec nos lecteurs », lemonde.fr, 13/05/2020, url : https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2020/05/13/le-live-nos-vies-confinees-du-monde-une-nouvelle-facon-de-creer-du-lien-avec-les-lecteurs_6039552_3236.html
[3] Service de la rédaction généraliste, assez sédentaire, dédié à la collecte et édition d’informations pour la couverture de l’actualité dite chaude. Il est articulé aux journalistes sur le terrain et à l’ensemble des services spécialisés du journal et assure la couverture de l’actualité en temps réel.

Références bibliographiques

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Auteurs

Nathalie Pignard-Cheynel

Nathalie Pignard-Cheynel est professeure ordinaire en journalisme et communication numérique à l’Académie du journalisme et des médias, Université de Neuchâtel. Ses recherches portent sur les mutations des pratiques journalistiques et les changements dans les rédactions à l’ère du numérique ainsi que sur les liens avec les publics.
nathalie.pignard-cheynel@unine.ch

Brigitte Sebbah

Brigitte Sebbah est maîtresse de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Toulouse Paul Sabatier, au sein du LERASS. Ses recherches portent sur le journalisme numérique, les mutations des pratiques journalistiques, l’information et les réseaux socio-numériques.
brigitte.sebbah@iut-tlse3.fr