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La valorisation des questions de société à travers le Prix Albert Londres

27 Jan, 2012

Résumé

L’étude du Prix Albert Londres, qui distingue les grands reporters depuis 1933, permet d’aborder les conceptions de l’excellence et les phénomènes d’ajustement aux grandes évolutions du journalisme sur un temps relativement long (comparativement à l’histoire de la profession). Ainsi, l’entrée des « sujets de société » dans la compétition à partir des années 1980 et leur progression au palmarès dans les années 1990 reflètent certaines transformations de la profession, repérables tant en presse écrite qu’en télévision. Si le grand reportage international ou « de guerre » constitue un modèle d’excellence perpétué par le Prix, les hiérarchisations implicites au principe du classement des candidats témoignent de son déclin relatif en faveur des « sujets de société ». Cette redéfinition de la hiérarchie journalistique se répercute sur la forme : la nature et la variété des sujets traités par le service « Société » lui permettent un renouvellement de la « couverture » des faits sociaux, plus attentive aux citoyens « ordinaires » et à la restitution de leur vécu sur un mode littéraire. À rebours des tendances générales, le traitement des sujets présentés au Prix est aussi fondé sur un investissement du journaliste donnant lieu à des articles longs, à tonalité engagée. Cette contribution s’appuie sur les travaux relatifs au journalisme spécialisé et ses différentes formes et aux transformations de la division du travail et du recrutement des journalistes.

Mots clés

Prix Albert Londres, excellence, évolutions du journalisme, questions de société.

In English

Abstract

The study of the Albert Londres Award, rewarding great reporters since 1933, enables to address the issue of excellence and the adaptations to the great changes of journalism on a relatively long term (compared to the history of the profession). Thus, the entry of social issues in the contest from the 1980s on and their increasing amount among the subjects presented for the award since the mid-1990s reveal some transformations of the profession, which can be spotted both in print and broadcasted news. Whenever the international or “war” news coverage is still the standard of excellence set by the award, the hierarchy underlying the candidates ranking shows that it is relatively declining in favor of news reports on social issues. This new hierarchy of subjects also affects the form: the nature and the wide range of topics covered by the “social issues section” allow a renewal of news coverage on social facts, focusing much more on “ordinary” citizens and valuing their daily life with literary devices. The news stories presented for the award, which are at odds with the prevailing professional practices, are also grounded on the journalist’s involvement, providing long-committed reports. This article is based on studies dedicated to specialized journalism and its many forms and works about the changes in the division of labor and the journalists’ recruitment.

Keywords

Albert Londres Award, excellence, journalism evolutions, social issues.

En Español

Resumen

El estudio del Premio Albert Londres, que distingue a los grandes reporteros desde el 1933, permite abordar los diseños(concepciones) de la excelencia y los fenómenos de ajuste en las grandes evoluciones del periodismo sobre el tiempo relativamente largo (en comparación con la historia de la profesión). Así, la entrada de los  » sujetos de sociedad  » a la competición a partir de los años 1980 y su progresión a la lista de premios en los años 1990 reflejan ciertas transformaciones de la profesión, localizables tanto en prensa escrita como en televisión. Si el gran reportaje internacional o  » de guerra  » constituye un modelo excelente perpetuado por el Premio, las jerarquizaciones implícitas a principios de la clasificación de los candidatos testimonian su decadencia relativa a favor de los  » sujetos de sociedad « . Esta redefinición de la jerarquía periodística se refleja sobre la forma: La naturaleza y la variedad de los sujetos tratados por el servicio « Sociedad » le permiten una renovación(cambio) de la « cobertura(cubierta) » de los hechos sociales, más atenta a los ciudadanos « ordinarios » y a la restitución de sus vivido sobre un modo literario. Al revés de las tendencias generales, el tratamiento de los sujetos presentados al Premio es tan fundado sobre una inversión del periodista que da lugar a artículos largos, a tonalidad voluntaria. Esta contribución se apoya en los trabajos relativos al periodismo especializado y sus diferentes formas y a las transformaciones de la división de trabajo y de la contratación de los periodistas.

Palabras clave

Premio Albert Londres, excelencia, evoluciones del periodismo, Cuestiones de sociedad.

Pour citer cet article, utiliser la référence suivante :

Gatien Emmanuelle, « La valorisation des questions de société à travers le Prix Albert Londres« , Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°12/3, , p.41 à 59, consulté le mardi 22 octobre 2019, [en ligne] URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2011/supplement-a/03-la-valorisation-des-questions-de-societe-a-travers-le-prix-albert-londres/

Introduction

Depuis sa création en 1933, le Prix Albert Londres, qui distingue les grands reporters, a prétention à faire autorité dans le champ journalistique, pour la reconnaissance du journalisme. La sélection est l’occasion à la fois d’une prise de position professionnelle du candidat, mais aussi des jurés qui, à travers leurs choix, légitiment un certain type de journalisme et livrent la définition du « bon » journaliste [GATIEN, 2010]. C’est pourquoi, en analysant le positionnement de ce Prix par rapport aux reportages sur des questions de société, il s’agit, au-delà, d’interroger la profession : le choix des sujets et des journalistes récompensés, les évolutions du palmarès reflètent les transformations du journalisme.
Mais ces évolutions influencent-elles réellement la définition « idéale », du journalisme ? Font-elles bouger le curseur des valeurs qui incarnent l’excellence journalistique et la définition des normes qu’elles supposent ? Tel est l’enjeu de l’étude des « sujets de société », intégrés à la sélection du Prix Albert Londres essentiellement à partir des années 1980.

En premier lieu, leur examen rend visible une conception particulière, véhiculée par le Prix, des « sujets de société » jugés légitimes en termes de valeur professionnelle. Pour être en mesure de saisir ce à quoi renvoie cette notion, les sujets de reportages Société présentés, assez diversifiés, ont pu être regroupés en une quinzaine de catégories. Le classement aurait pu être autre, d’une part, parce qu’il souscrit aux logiques qui sous-tendent les rubriques actuellement (ces sujets n’auraient peut-être pas été classés « société » auparavant) ; d’autre part, parce que les sujets de société recoupent également d’autres territoires, comme l’investigation [sur ce point, HUBÉ, KACIAF, 2006, p.199] et que certains thèmes sont liés : la question des banlieues, par exemple, pourrait être reliée ou se superposer à la représentation de l’immigré et à la question du voile islamique, les regroupements auraient donc pu être réalisés d’une autre manière. Précisons également que les découpages éditoriaux au sein desquels s’insèrent les reportages ne sont pas connus ici. Les reportages télévisés dont nous disposons pour cette étude sont « bruts », dépourvus de leur « mise en actualité » [BERTHAUT, 2008], c’est-à-dire sans la présentation plateau qui peut éventuellement en être faite. Les principaux thèmes recensés concernent, dans l’ordre de leur importance :
– L’immigration : tous les sujets ayant trait à l’immigration (13 au total, recensés à partir de 1993) sont présentés à travers le prisme de la clandestinité ou de l’illégalité (clandestins, sans-papiers…), ce qui semble correspondre à l’évolution des cadrages sur l’immigration repérée par Guillaume Garcia [GARCIA, 2007] : alors qu’elle était abordée jusqu’en 1994 selon une problématique de l’ « intégration » ou de l’ « assimilation » et sous l’angle des « problèmes » que poserait la présence d’immigrés en France, l’immigration est ensuite médiatisée sous l’angle de l’immigration irrégulière avec la figure des étrangers illégaux, avec, depuis 2002, une focalisation particulière sur l’immigration illégale.
– Les « trafics humains » (proxénétisme, esclavage…) concernent 11 sujets : 6 en télé, 5 en presse écrite.
– La Banlieue (10 sujets au total, recensés à partir de 1994)
– La précarité (8) ;
– La violence et l’insécurité (8) ;
– Les conflits et mouvements sociaux (8 sujets, tous en presse écrite) ;
– Drogue et toxicomanie (7);
– Le racisme et les discriminations (5).
La catégorie sujets « société » ainsi construite à travers le Prix Albert Londres recouvre les secteurs d’action publique (éducation, logement, immigration, etc.) et s’inscrit dans des problématiques de réflexion plus vastes que la relation des événements en eux-mêmes. Malgré la généralisation de l’impératif de « proximité » [RESTIER-MELLERAY, 2005] valorisant les informations touchant les « préoccupations » concrètes des lecteurs ou du public (santé, alimentation…), et même à rebours de cette évolution(1), les reportages du corpus ne concernent pas des informations à visée pratique à destination d’un public consommateur, mais des questions de « fond ».

En second lieu, pour saisir le processus au principe d’intégration de ces sujets au palmarès, l’analyse porte sur plusieurs niveaux : modes de sélection, systèmes de représentation et les reportages sélectionnés. Soixante-quinze reportages ont été pris en considération (dont 25 reportages de société en lice : 14 en presse écrite et 11 en télévision, 10 reportages primés parmi ces 25 reportages de société). Il s’agissait de rendre compte de la hiérarchisation indigène des formats et des conceptions de l’excellence qui les sous-tendent. Par ailleurs, les ressources mobilisées par les candidats dans leurs curriculum vitæ et lettres de motivations, leurs propriétés sociales, constituent autant d’indicateurs de ce qui est valorisé dans le champ journalistique.
Ainsi, la hiérarchie des rubriques récompensées par le Prix fait apparaître que, en dépit de la domination des sujets « internationaux » et des reportages de guerre, les « sujets de société » sont de plus en plus primés.

Il s’agit donc d’appréhender d’abord la valorisation de la couverture de ces questions et leur intégration à la sélection, puis les propriétés des porteurs de ces sujets (qui s’avèrent être plutôt des « porteuses », et des candidats aux propriétés élitistes) et enfin, la mise en mots et en images des sujets de Société.

Les sujets société : valorisation d’une couverture et modalités d’intégration à la sélection

Sur l’ensemble des sujets présentés par les candidats au Prix Albert Londres, les sujets de société se classent en deuxième position (14,8 % des candidatures), après l’international.

Tableau 1 – Sujet du reportage présenté (Candidats)

Effectif

%

International

313

48,2 %

Société

96

14,8 %

Guerre

83

12,8 %

Autre

81

12,5 %

Politique

22

3,4 %

Culture

15

2,3 %

Sports

14

2,2 %

Santé

12

1,8 %

faits divers

8

1,2 %

Économie

5

0,8 %

Total / réponses

649

100 %

Interrogés : 666 / Répondants : 503 / Réponses : 649
Pourcentages calculés sur la base des réponses

Plus de 48 % des journalistes présentent au Prix un sujet relatif à l’international, choix qui est sans doute à relier au prestige de la rubrique et à l’anticipation liée des attentes du jury par les candidats : sur la totalité de la durée du Prix, les sujets primés sont en premier lieu des reportages internationaux ou de guerre (la guerre représente plus d’un dixième des reportages présentés). Les propos d’un des membres du jury illustrent la prégnance d’une représentation « noble » du grand reportage, à l’opposé de la « banalité » du sujet de société. Ce journaliste relate comment il a lui-même reçu le Prix Albert Londres :
« … C’était une superbe histoire, très Albert Londres : c’est-à-dire des cartouchières, un type qui faisait quand même 90 kilomètres à pied dans le désert, avec cinq dattes et deux litres d’eau par jour. C’était très moyenâgeux. C’était très…Albert Londres. Donc, c’est pour ça que j’avais eu le prix. J’avais failli ne pas l’avoir d’ailleurs parce que j’avais une redoutable concurrente qui, elle, alors que j’avais passé trois mois au fin fond du Tibesti, elle avait passé huit jours comme caissière dans une grande surface. Et comme c’était l’année de la femme, on trouvait qu’elle était…  Donc j’avais vraiment failli ne pas l’avoir ». (Entretien avec un membre du jury, 13 décembre 2005).
L’ancien candidat au Prix reste scandalisé du fait qu’il a failli se faire battre, non seulement par une femme (le fait qu’elle puisse être professionnellement compétente est relégué derrière le fait qu’elle obtiendrait le Prix au titre de femme, uniquement), mais encore par un sujet de Société, qui plus est intitulé « Trois semaines à Prisunic » ! Loin d’être anecdotique, cette réaction est révélatrice des représentations et hiérarchies, de ce qui fait « valeur » dans le champ, bien que les sujets de Société tendent à prendre le pas sur l’actualité internationale.
Les sujets de Société sont peu présents avant les années 1970, tant dans les candidatures présentées que dans la sélection. Les pages labellisées « Société » sont apparues à partir du milieu des années 1970 dans la plupart des quotidiens et hebdomadaires nationaux [HUBÉ, KACIAF, 2006, p.189]. Les sujets de Société proposés au Prix Albert Londres deviennent plus prégnants à partir des années 1980, suivant une évolution repérable plus généralement, tant dans la presse écrite qu’à la télévision. La couverture de l’actualité étrangère ne diminue pas forcément dans les journaux(2), mais elle est souvent reléguée après d’autres types d’actualité, notamment les sujets de société. « L’évolution des rapports de force entre services, la dévaluation actuelle du personnel politique se conjuguent pour produire une montée en puissance des services  “Société“ et “Économie” », remarque Érik Neveu [NEVEU, 1993, p.24]. Le modèle du reporter de guerre ou du reporter à l’étranger tend ainsi à décliner et à se « dépolitiser »(3)  au profit d’un journalisme de proximité. Cette redéfinition de la hiérarchie journalistique a donné à des sujets tels que l’environnement ou encore la sécurité routière une valeur journalistique croissante, au point que pour la plupart des étudiants en école de journalisme interrogés par Nicolas Kaciaf pour sa thèse, la noblesse journalistique résiderait non plus dans le journalisme politique, mais dans les pages Société. « En ce qui concerne le journalisme politique stricto sensu, son discrédit semble confirmé par les entretiens que nous avons menés avec différents étudiants en école de journalisme : pour la plupart de ces apprentis rédacteurs, la noblesse journalistique résiderait désormais dans les pages Société » [KACIAF, 2005, p.536]. Au Prix Albert Londres, la part des sujets Société augmente de façon significative (passant de 1 à 6 par an, en moyenne) à partir du milieu des années 1990, suivant une évolution plus générale : les questions sociales (chômage persistant, mobilisations de mal-logés) émergent dans la presse fin 1994, focalisant l’attention publique comme grille de perception des candidatures à l’élection présidentielle [NEVEU, 2009, p.86]. Dans les candidatures au Prix Albert Londres, ces questions connaissent surtout une forte hausse à partir de 2006 (10 sujets en 2006, jusqu’à 21 en 2008). L’entrée des sujets Société dans la compétition et leur nette progression à partir du milieu des années 1990 correspondent à la valorisation de ce journalisme au sein de l’univers médiatique.

Tableau 2 – Sujets de société présentés par période (Candidats)

Effectif

%

1969-1984

9

9,7 %

1985-2000

35

37,6 %

2001-2008

46

49,5 %

Total

93

100 %

 

Tableau 3 –  Sujet du reportage présenté par périodes (Lauréats)

 

1946-1968

1969-1984

1985-2000

2001-2008

Effectif

%

Effectif

%

Effectif

%

Effectif

%

International

19

52,8 %

16

57,1 %

32

48,5 %

21

63,6 %

Guerre

11

30,6 %

8

28,6 %

18

27,3 %

7

21,2 %

Politique

0

0 %

0

0 %

2

3,0 %

0

0 %

Société

1

2,8 %

1

3,6 %

7

10,6 %

3

9,1 %

Faits divers

1

2,8 %

1

3,6 %

0

0 %

0

0  %

Sports

0

0  %

1

3,6 %

0

0 %

0

0  %

Autre

4

11,1 %

1

3,6 %

7

10,6 %

2

6,1 %

Total / réponses

36

100 %

28

100 %

66

100 %

33

100 %

N.B. : La catégorie « Autre » recoupe des thématiques minoritaires au sein des reportages présentés et qui ne peuvent être précisément comptabilisés dans telle ou telle catégorie.
Pourcentages calculés sur la base des réponses.
Sous-population : Lauréats 1946-1968. Interrogés : 24 / Répondants : 24 / Réponses : 36.
Sous-population : Lauréats 1969-1984. Interrogés : 17 / Répondants : 17 / Réponses : 28.
Sous-population : Lauréats 1985-2000. Interrogés : 47 / Répondants : 42 / Réponses : 66.
Sous-population : Lauréats 2001-2008. Interrogés : 24 / Répondants : 24 / Réponses : 33.

Cette valorisation correspond en partie aux transformations de la couverture politique (sur lesquelles nous reviendrons). La montée des sujets de société au palmarès correspond aussi à la féminisation du journalisme.

Les propriétés des porteurs de sujet

Comme l’ensemble des candidats Albert Londres, les porteurs de sujets de société ont des propriétés élitistes. Malgré cette similarité des profils, ils s’en distinguent essentiellement par le fait qu’ils sont plutôt des femmes (A), n’occupent pas de position hiérarchique particulière et sont moins fréquemment grands reporters (B).

Les sujets de société au prisme du genre : un secteur (toujours) plus investi par les femmes

Pour entrer en conformité avec la définition du « bon » journaliste instillée par le Prix Albert Londres, les femmes investissent les domaines prestigieux : 40,4 % des femmes postulent avec un reportage relatif à l’International et 12,3 % avec un reportage lié à la guerre. Ces domaines sont considérés comme plutôt « masculins », selon une typification des domaines de spécialité (« gender typing ») entre des soft news plutôt féminins et des hard news tendanciellement alloués aux hommes.
Cependant, dans le même temps, il existe une certaine tendance à la sur-représentation des candidates présentant un sujet de société. L’actualité internationale a tendance à être investie par les hommes, les sujets de société par les femmes. La faible féminisation du Prix (21,8 % de candidates et 15,7 % de lauréates sur l’ensemble de l’existence du Prix) est d’ailleurs liée aux rubriques privilégiées par la sélection et dans lesquelles les femmes se retrouvent moins que dans d’autres. Elle tient aussi au fait que les femmes tendent à être plus présentes dans certains métiers souvent plus « techniques » et plus sédentaires, alors que le Prix donne la primauté au journalisme de terrain.
Loin d’entrer en contradiction avec l’adoption d’une posture légitimante, liée au prestige de l’actualité internationale, toutefois, l’investissement féminin du Prix par les sujets de société est plutôt conforme à la définition idéale posée par les membres du jury, celle du grand reportage « au long cours », susceptible de retracer les tenants et aboutissants d’une situation. Le domaine « social », plutôt corrélé à des contributions féminines, entre en résonance avec « une actualité lente, moins chaude, plus axée sur la restitution des tendances lourdes des évolutions sociales » [NEVEU, 2000, p. 185]. Ces implicites qui affectent la division sociale du travail conduisent les femmes du Prix à surenchérir dans l’acquisition de capitaux. Ainsi, de même que l’ensemble des candidates au Prix Albert Londres, de manière très significative, les candidates présentant un sujet de société ont davantage que les hommes un niveau strictement supérieur à Bac+4.

Tableau 4 – Niveau d’étude par sexe (Candidats sujets de société)
Khi2=18,7  p=0,001  (Très significatif)

 

Femme

Homme

Total

Avant Bac /0 (Bac)

2

35

37

+3 (Licence)

27

126

153

+4 (Maîtrise) /+5 (DEA, DESS) /+8 (Doctorat)

76

160

236

Total

105

321

426

Non seulement les candidates Société sont sur-dotées en capital culturel, mais elles s’avèrent aussi occuper des positions reproduisant les dynamiques de hiérarchisation au sein des rédactions. De manière analogue à la morphologie générale des candidats au Prix, il existe une certaine tendance des femmes candidates Société à occuper plus des fonctions de base que leurs homologues (qui occupent davantage des postes à responsabilité) au moment de leur candidature (tableau 5) : 72 % des candidates sont des journalistes de base (c’est-à-dire sans position hiérarchique particulière).

Tableau 5 – Grade par sexe (Candidats présentant un sujet de société)

Femme
Homme
Total
 

Effectif

%

Effectif

%

Effectif

%

base

13

72,2

32

68,1

45

69,2

chef de rubrique /rédacteur en chef /grand reporter

5

27,8

15

31,9

20

30,8

Total

18

100

47

100

65

100

Ce constat rejoint les chiffres de la profession : en 1999, 24 % des femmes deviennent cadres contre 37 % des hommes. Le moindre accès des femmes aux fonctions hiérarchiques s’observe également au niveau de la composition du jury : les journalistes qui en sont membres occupent majoritairement des postes à responsabilités et sont, très majoritairement, des hommes.

Les candidats Société, des propriétés élitistes, mais sans position hiérarchique particulière

Comme l’ensemble des candidats Albert Londres, les porteurs de sujets de société ont des propriétés élitistes. Malgré cette similarité des profils, ils s’en distinguent essentiellement par le fait qu’ils n’occupent pas de position hiérarchique particulière et sont, moins fréquemment, grands reporters.

Un capital scolaire élevé

Les candidats Société ont un niveau de diplôme élevé : près de 79 % d’entre eux font valoir un niveau au moins équivalent à la licence (Tableau 6. Le niveau de diplôme est toutefois légèrement inférieur à celui de l’ensemble des candidats : Tableau 7).

Tableau 6 – Niveau d’étude (Candidats Société)

 

Effectifs

%

Avant le bac

3

4,0 %

0 (Bac)

7

9,3 %

+1 (première année universitaire achevée) /+2 (DEUG, DUT, BTS)

6

8,0 %

Licence et +

59

78,7 %

Total

75

100 %

Tableau 7 – Niveau d’études (Ensemble des candidats)

 

Effectifs

%

Avant le bac

4

1,1 %

0 (Bac)

24

6,4 %

+1 (première année universitaire achevée) /+2 (DEUG, DUT, BTS)

21

5,6 %

Licence et +

326

86,9 %

Total

375

100 %

Au niveau des disciplines d’étude (les différentes formations ont été considérées ici exclusivement. Par exemple, le passage par une école de journalisme a été comptabilisé isolément du passage par Science Po Paris), la répartition est la même que pour l’ensemble des candidats au Prix : les filières les plus suivies sont le journalisme (26,4 % dont 25,6 % issus d’une école agréée), la science politique (19,8 % en tenant compte des cursus universitaires en la matière, outre Science Po Paris et les IEP) et les lettres (14 %). Le taux de diplômés d’écoles de journalisme parmi les prétendants au Prix Albert Londres est ainsi plus élevé que parmi les nouveaux titulaires de la carte. Pour ces derniers, ce taux (10 % en 1985) demeure bas avec 11,4 % de diplômés d’écoles de journalisme parmi les entrants dans le métier en 1998 [MARCHETTI, RUELLAN, 2001]. 14,8 % des nouveaux titulaires de carte en 1998 sont diplômés d’une école agréée ; 8,1 % d’une école non agréée. Pour les candidats Albert Londres, la part des cursus en science politique qui augmente entre 1985 et 2000 (Science Po Paris, IEP et facultés de science politique confondus), conforte le constat, dressé par Dominique Marchetti, du poids croissant des Instituts d’études politiques au sein des médias et rubriques dominants au sens du prestige professionnel(4).

Tableau 8 – Disciplines d’études (Sujets de société moins cameramen)

 

Effectifs

%

École de journalisme

32

26,4 %

Science Po Paris /IEP de Province /fac science politique

24

19,8 %

fac lettre

17

14 %

fac histoire

10

8,3 %

fac information/communication

10

8,3 %

fac droit

9

7,4 %

fac sciences économiques

3

2,5 %

fac gestion/commerce

3

2,5 %

EHESS

3

2,5 %

fac sciences

2

1,7 %

HEC

2

1,7 %

ESSEC

2

1,7 %

fac sociologie

1

0,8 %

fac psychologie

1

0,8 %

fac philosophie

1

0,8 %

Institut des Hautes Études Cinématographies (IDHEC)

1

0,8 %

Total / réponses

121

100 %

Interrogés : 97 / Répondants : 66 / Réponses : 121
Pourcentages calculés sur la base des réponses
Sous-population : Sujets de société moins cameramen

Des journalistes titularisés

Comme l’ensemble des impétrants, les candidats Société ont tendance à être « mensualisés » (c’est-à-dire qu’ils disposent d’un contrat de travail à durée déterminée ou indéterminée) au moment de leur candidature et, très significativement, le taux de pigistes est plus élevé parmi les candidats télévision que parmi ceux de presse écrite.

Tableau 9 – Statut professionnel au moment de la candidature (Candidats Société)

 

Effectifs

%

Mensualisé

52

72,2%

Pigiste

20

27,8%

Total

72

100,0%

Tableau 10 – Statut professionnel au moment de la candidature selon le type de média primé (Candidats Société)
Khi2=8,16  ddl=1  p=0,004  (Très significatif)

Presse écrite
TV /Radio
Total
 

Eff.

%C

Eff.

%C

Eff.

%C

Mensualisé

35

87,5

13

52,0

48

73,8 %

Pigiste

5

12,5

12

48,0

17

26,2 %

Total

40

100,0

25

100,0

65

100 %

Parmi les candidats, ceux présentant un sujet de société sont en proportion plus grande journalistes « base », c’est-à-dire sans place particulière au sein de la hiérarchie des rédactions : 68,2 % des candidats Société sont des journalistes « base » (contre 58,6 % de la population totale des candidats) ; près de 20% sont des grands reporters (donc moins que l’ensemble des candidats parmi lesquels 26,5 % sont grands reporters – tableau 11. Une analyse de la situation des lauréats au moment de l’obtention du Prix fait apparaître une prépondérance très significative des grands reporters parmi eux, alors que ceux qui sont rejetés par la sélection ont davantage un grade de « base »). Au sein de la profession, l’âge moyen de ceux qui ont des responsabilités est, de manière générale, plutôt élevé, or le Prix Albert Londres n’est ouvert qu’aux moins de quarante ans. C’est pourquoi les journalistes occupant un poste à responsabilité (chefs de rubrique et rédacteurs en chef) sont présents en moindre proportion.

Tableau 11 – Grade (Candidats Société)

 

Effectifs

%

base

45

68,2%

grand reporter

13

19,7%

chef de rubrique

4

6,1%

rédacteur en chef

3

4,5%

autres

1

1,5%

Total

66

100,0%

Cependant, la proportion de grands reporters parmi les candidats Société reste élevée et une similarité des profils, caractérisés par des propriétés élitistes, peut être observée.
Seuls 8 journalistes sur les 97 présentant un sujet de « société » sont rubricards Société, c’est-à-dire spécialistes. Tous sont en presse écrite, soit 8 sur 46. Six autres journalistes (3 en presse écrite, 3 en télé) ont été rubricards Société auparavant au moment où ils postulent au Prix.

Si les sujets Société présentés sont plutôt le fait de journalistes généralistes, y a-t-il cependant des types de mise en récit privilégiés ? Existe-t-il une spécificité de la mise en mots et en images des sujets de société en compétition pour la reconnaissance professionnelle ?

La mise en mots et en images des questions de société : un renouvellement de la couverture des faits sociaux

Les sujets de société présentés au Prix Albert Londres reflètent certaines évolutions dans les manières de rendre compte des sujets : si, à l’encontre des tendances générales, il s’agit plutôt de reportages longs (A), la valorisation des reportages société est liée à l’usage du portrait (B) et au rôle de témoin dans lequel s’inscrivent les journalistes (C). Il s’agit alors de voir comment ces évolutions peuvent influer sur les principes de hiérarchisation du champ.

Reportages longs et actualité « froide »

Les reportages du corpus mêlent analyses, reportages et témoignages, et ne sont pas strictement adossés à l’actualité « présente ». Le documentaire de C 0811 (journaliste documentariste, France 2),  présenté en 2008, constitue un exemple de reportage long, réalisé a posteriori. Deux ans après les faits, le documentaire, d’une durée de 79 minutes, revient sur les émeutes de banlieue en 2005 : « Fruit d’un an d’enquête, il décortique les mécanismes de l’ordre… et du désordre. Pourquoi les crises françaises débordent en désordre généralisé ? Comment les crises sociales deviennent des crises de régime ? En quoi la stratégie du maintien de l’ordre est un art politique ? » (Synopsis présenté par le candidat, dossier de candidature, 2008). Certains reportages Société en lice rapprochent le journaliste de l’ethnographe : ils se fondent sur son immersion et un temps de recueil long : C 0379 (femme, news magazine, candidate 1975) « s’est fait engager comme O.S. dans des conditions banales d’embauche ». Elle livre le récit de ces trois semaines d’observation participante dans une usine de fabrication de diodes. C 0823, (homme, candidat pour la catégorie télévision en 2008), présente ainsi un documentaire de 52 minutes basé sur le projet d’ « une immersion de 5 semaines dans la vie des Africains de Moscou confrontés au racisme extrême ». Cette autre candidate encore, présentant, en 2008, un documentaire Société, revendique une démarche basée sur l’imprégnation :
« J’essaie de m’imprégner des univers, je rencontre les gens, j’écoute ce qu’ils disent, je partage avec eux des moments de vie. […] en matière d’interview, mes questions sont nombreuses et préparées, mais je laisse les gens s’exprimer et répondre comme ils l’entendent ». (Interview jointe au dossier de candidature de C 0791, documentariste).
Ces reportages ne sont donc pas liés à une actualité « chaude », conformément à la distinction entre pages Société et pages Politique relevée par Nicolas Kaciaf et Nicolas Hubé (2006, p. 204) : les journalistes politiques s’inscrivent plutôt dans une conception feuilletonesque de l’actualité, éloignée du journalisme valorisé par le Prix. Cela explique sans doute la quasi-absence de sujets politiques tant parmi les candidats (3,4 %) qu’au palmarès (1,3 %).

Tableau 12 – Actualité « présente » (« froide » ou « chaude »)?  (Candidats Société)

 

Effectifs

%

Actualité « froide »

42

70,0%

Actualité « chaude »

18

30,0%

Total

60

100,0%

A l’encontre des formats journalistiques dominés par les contraintes managériales de calibrage des textes et par l’injonction de « faire court », les articles privilégiés par la sélection sont en effet des reportages longs, à plusieurs volets, qui permettent au récit journalistique de se déployer. Les reportages favorisés ne sont pas forcément adossés à l’actualité. Michel-Croce Spinelli, lauréat 1965 et membre du jury, oppose ainsi la « collection » d’actualités (c’est-à-dire une compilation d’informations hétérogènes livrées « à chaud », au jour le jour) au traitement thématique de l’information, selon des « dossiers » synthétiques abordant un sujet unique, mais sous plusieurs angles, permettant ainsi de restituer la totalité et la complexité des faits :
« On nous balance des collections d’actualités, ce qui n’est pas un grand reportage. Le type qui s’introduit dans le grand reportage, c’est une notion de prendre le temps pour réfléchir, donc ne pas balancer l’info très vite, à chaud, à cru ». (Entretien avec Michel Croce-Spinelli, 9 mars 2006).
L’immédiateté va à l’encontre des possibilités d’analyse de la situation qu’exige le grand reportage, tel qu’il est défini par les membres du Prix. Il s’agit de contextualiser l’événement, selon l’idée qu’il ne peut être vraiment appréhendé qu’a posteriori. La valeur attribuée à l’événement est alors fonction d’une certaine conception du temps. C’est pourquoi le critère d’excellence professionnelle représenté par le scoop dans le reste de la profession est peu valorisé : seuls quatre journalistes sur les 97 présentant un sujet de Société au Prix font état d’une exclusivité.
En revanche, les qualités « humaines » et de « témoignage » sont parmi les plus valorisées (après la reconnaissance des pairs), dans les lettres de motivation des candidats (12 % des candidats Société évoquent l’importance de la valeur de témoignage dans leur dossier de candidature ; 9,5 % celle de la valeur humaine).
Il s’agit donc à présent de voir comment la valorisation de ce journalisme passe par les topiques de l’humanisme, puis par celles de l’engagement et de la dénonciation.

Portraits : un journalisme humaniste

L’ouverture de la sélection aux sujets de société dans les années 1980 est liée à une définition littéraire de l’excellence professionnelle, à l’importance accordée au style par le jury. Elle correspond aussi aux évolutions professionnelles induites par la transformation du journalisme politique, notamment l’adoption d’une écriture plus narrative. Ce renouvellement de la « couverture » des faits sociaux implique une couverture plus attentive aux citoyens « ordinaires » et à la restitution de leur vécu sur un mode littéraire, via les « portraits » (comme ceux de Libération, primés en 1998, par exemple). De fait, 62 % des reportages société présentés au Prix contiennent un portrait.

Tableau 13 – Le sujet contient un portrait? (Candidats Société)

 

Effectifs

%

oui

20

62,5 %

non

12

37,5 %

Total

32

100 %

Pris comme focale, le portrait permet de rendre intelligible un problème social et sa complexité au travers d’un personnage : « l’interaction entre le détail et sa signification est toujours au cœur de l’Intimate journalism » (“The interplay between detail and meaning, is still at the heart of intimate journalism”. HARRINGTON, 1997, traduit par nos soins). Ce type de journalisme s’attache en effet aux détails (détails physiques, voix, émotions) pour raconter les faits comme une histoire, selon un fil thématique. De plus, la préférence accordée aux reportages au long cours inscrit certains sujets dans la veine de l’Intimate journalism qu’Harrington associe à l’anthropologie [HARRINGTON, 1997, p. XVI] : basé sur l’observation, c’est en effet un journalisme quasi-ethnographique. Une candidate télévision (C 0517), présentant un reportage sur la pauvreté pour une chaîne généraliste en 1993, partage le quotidien des individus qu’elle a filmés. Dans son dossier de candidature, elle évoque un « regard engagé » et le fait qu’il ne s’agit pas d’une « interview classique » mais de scènes de vie :
« Elle a partagé des moments de vie avec eux, pour qu’apparaissent directement leur réalité, leur regard face à l’extérieur, pour capter le moment où l’un d’eux se tourne vers la caméra, mais surtout vers nous ».
Il s’agit de faire advenir ces individus, des « sans » (sans domicile fixe, sans travail fixe), dans le regard des spectateurs. Les références au registre de l’exclusion sont nombreuses dans les reportages Société analysés, qu’il s’agisse des thématiques (SDF, exclusion des Magdalen Sisters de la société irlandaise, prisonniers d’un bagne malgache relégués à l’oubli…) ou de la démarche adoptée. Une candidate de la presse écrite, en 2006, expose aux jurés dans sa lettre de motivation son projet, qui « était de redonner la parole aux migrants ». Un journaliste (C 0449, candidat télévision en 1993 avec un reportage combinant portraits et témoignages d’ouvriers « rejetés » par Renault-Billancourt après la fermeture de l’usine) évoque quant à lui, sur un site Internet accompagnant son sujet : « un thème qui lui tient à cœur : explorer le hors champ médiatique, donner la parole à ceux qui ne l’ont plus ou ne l’ont jamais eue ». Dans les sujets télévisés, cette focalisation individuelle se traduit notamment par des plans serrés sur les visages. Cette attention aux expériences individuelles aux « tranches de vie » correspond à un discours « humaniste », à des valeurs de compréhension et de service, ainsi qu’un engagement civique du journaliste qui pratiquerait un journalisme « citoyen ». Cette notion résonne avec l’histoire et la rhétorique du journalisme américain moderne et peut être reliée, d’une certaine manière, à la notion de “public journalism” détaillée par Ted Glasser [GLASSER, 1999], un journalisme tourné vers le monde avec une conscience politique qui place l’Autre au cœur de ses préoccupations. L’évocation de « l’humanisme » agrège un ensemble de vertus, telles l’ouverture à autrui, la générosité, la compassion (pour une analyse de la visibilité de la souffrance à distance partagée entre les topiques de l’indignation, du sentiment et du sublime, voir BOLTANSKI, 1993). Ces valeurs, mises en exergue par Prix Albert Londres, concordent avec les modalités de traitement des sujets de société présentés par les candidats.
L’importance accordée aux portraits ou aux expériences vécues, en presse écrite, mais aussi télévisuelle, contribue à inscrire le journaliste dans un rôle de « porte-parole ». Ce rôle suppose non seulement une indépendance vis-à-vis des sources, mais consiste aussi à faire advenir les problèmes sociaux sur la scène publique, ce qui fait du journaliste un témoin impliqué.

Témoignage, engagement et dénonciation : un journalisme civique

L’attribution d’un rôle de « témoignage » renvoie à l’idée d’une relation des faits engagée : il s’agit de « rapporter » pour mieux dénoncer, le journaliste s’instituant alors en chien de garde (watchdog). Sur l’ensemble des reportages Société proposés au Prix, 63 % expriment une critique des institutions (politiques ou de la société civile). Cette visée critique entre en correspondance avec l’importance accordée à la dénonciation dans le palmarès du Prix Albert Londres. Rivoherizo Andriakoto, primé en 2000 pour un documentaire sur les oubliés du bagne de Madagascar, souligne par exemple l’importance de la dimension dénonciatrice : « De par la teneur même de notre sujet et de sa gravité, nous avons imprimé une démarche et un point de vue qui élimine tout souci de neutralité » (témoignage extrait du livret accompagnant le coffret DVD « Grands reporters – Les films du Prix Albert Londres », éditions Montparnasse, novembre 2010. C’est nous qui soulignons).
Loin de remettre en cause le professionnalisme des journalistes, cet engagement s’appuie sur leur expertise technique (avec le recours à « l’interview de spécialistes soi-disant « impartiaux », […] la livraison de statistiques supposées « objectives », […] la publication de témoignages « édifiants », […] la mise en évidence de scandales « incontestables » [HUBÉ, KACIAF, 2006, pp. 204-205]). Une journaliste de la presse spécialisée grand public, candidate en 2006 (C 0731), interroge par exemple, dans son reportage sur les questions d’immigration, Gérard Noiriel comme historien spécialiste, ainsi qu’un géographe, deux démographes, une juriste et deux autres chercheurs (le recours à ces experts est aussi à relier aux propriétés sociales de la journaliste qui est titulaire d’un diplôme de Sciences Po Paris et d’un DEA).
Par ailleurs, cet engagement n’est pas traduit ouvertement en termes d’enjeux politiques, mais en termes d’ « injustice » ou « d’inégalité ». L’énonciation-même des sujets, majoritairement normative, traduit l’engagement des journalistes.

Tableau 14 – Énonciation normative?  (Candidats Société)

 

Effectifs

%

oui

14

53,8 %

non

12

46,2 %

Total

26

100 %

Le reportage d’une candidate, pré-sélectionné par les jurés pour l’édition 1975 du Prix, dénonce ainsi : « Une bonne affaire, en somme, pour l’Etat ou les chefs d’entreprises commissionnaires qui bénéficient d’une main-d’œuvre de sous-immigrés à très bon marché ».
Cette dimension critique implique de décrypter les enjeux d’un débat public, traditionnellement couverts par le service Politique. Cette captation par le service Société des sujets traités dans la rubrique Politique produit d’abord des effets sur le traitement de l’information, comme le souligne Eugénie Saïtta : « il s’agit de souligner les conséquences pratiques des décisions politiques plutôt que de couvrir les prises de position politique autour de cette décision » [SAITTA, 2006, p. 45]. Certains reportages présentés au Prix Albert Londres s’intéressent ainsi aux conséquences des politiques de logements sociaux, aux conséquences des politiques de la ville, à celles des injonctions politiques sur le quotidien des habitants des banlieues, ou encore aux incidences de la mondialisation sur le quotidien des individus, comme le précise le synopsis rédigé en 2007 par une journaliste d’un news magazine (C 0774) à l’attention du jury :
« Les articles présentés […] semblent chacun éclairer une certaine facette de la mondialisation et ils tentent d’ « incarner » ce concept quelquefois abstrait. Abstrait de façon paradoxale. Notre fameuse mondialisation – Dieu ou Satan ? – change tout de même la vie quotidienne de millions d’individus aux quatre coins de la planète ».
Il s’agit, là encore d’ « incarner », d’ « humaniser » les enjeux des politiques publiques et de se faire l’interprète des citoyens, une pratique qui peut être reliée aussi, d’une certaine manière à la notion de Public Journalism.
Ces mouvements de frontières entre rubriques ont ensuite des effets sur les hiérarchies journalistiques. La reconversion de l’événement en termes de problème public participe de son anoblissement : cela permet de l’élever à la place attribuée aux événements politiques dans la hiérarchisation journalistique des rubriques.

Conclusion

Nous avons montré que l’émergence et la construction particulière des sujets de Société au Prix Albert Londres résultent des transformations du champ journalistique et participent à la fois de ces mêmes évolutions.
L’imposition au palmarès de ces « nouveaux » formats d’expression à partir des années 1980 (en lien avec l’intégration des « portraits » au milieu des années 1990, selon une évolution déjà repérée et analysée par Jean-Baptiste Legavre [LEGAVRE, 2004]) reflète l’hybridation du journalisme à des compétences liées aux sciences sociales. Celles-ci ont favorisé l’essor d’un journalisme ethnographique mobilisant le reportage sur des faits de société, le genre du portrait et le recours au témoignage. Or ces évolutions se sont d’autant mieux imposées qu’elles allaient dans le sens des pratiques valorisées par le Prix : les critères de valeur professionnelle résident pour ces journalistes dans une production intellectuelle (caractérisée notamment par les qualités d’écriture, de décryptage et d’analyse) affranchie des conditions matérielles et du temps [BOURDIEU, 1997], à l’opposé des critères de compétence technique qui ont cours dans le reste de la profession. La quête de légitimation intellectuelle passe, en rubrique Société comme dans les autres sujets présentés, par le répertoire de rôles convoqué par les journalistes, renvoyant au porte-parole, à l’humaniste. La représentation du journaliste « engagé », « à la Albert Londres » constitue toujours l’un des ressorts de la vertu journalistique, par excellence.
Si certains traits paraissent ainsi immuables, au niveau revendicatif comme en terme de représentations (au pôle le plus élitiste de la profession, le « bon » journaliste reste en priorité un homme, grand reporter, travaillant sur des sujets internationaux), les enjeux propres au champ journalistique semblent toutefois se réfracter en partie au sein du pôle intellectuel. La valorisation des sujets de société est en lien avec les transformations de la couverture politique et la féminisation du journalisme. Les reportages Société présentés au Prix Albert Londres reflètent ainsi des transformations visibles au niveau des ressources, des profils : leurs porteurs n’occupent pas de position hiérarchique particulière au sein des rédactions, sont plutôt des journalistes généralistes que des spécialistes de la rubrique et s’avèrent être plutôt des femmes. La valorisation des sujets de société au sein de l’univers médiatique et leur présence de plus en plus importante dans la compétition pour la définition de l’excellence journalistique semblent faire relativement évoluer la définition traditionnelle « idéale » du journalisme.

Notes

(1) Cette évolution des registres empruntés par les rubricards spécialisés est l’une des principales enregistrées depuis la fin des années 1970.

(2) C’est le cas au Monde diplomatique (HARVEY Nicolas, « L’internationalisation du Monde diplomatique : entre « cosmopolitisation » et homogénéisation éditoriale », Pôle Sud, vol. 1, n°30, 2009, pp. 85-97), et, de manière plus générale, dans l’ensemble de la presse : « la presse française consacre près de deux tiers de ses manchettes à la politique intérieure et internationale » (HUBÉ Nicolas, « Le fait-divers à la Une : politisation des informations et énonciation d’un discours pour un lectorat situé », Les Cahiers du journalisme, n°17, 2007, p. 109. La manchette est le gros titre de « Une ». Voir également, HUBE Nicolas, Décrocher la « Une ». Le choix des titres de première page de la presse quotidienne en France et en Allemagne (1945-2005), Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2008, pp. 126-135).

(3) Cette notion recouvre des sens pluriels (sur les différentes acceptions du concept de « dépolitisation », voir SAITTA Eugénie, Les transformations du journalisme politique depuis les années 1980. Une comparaison France / Italie, thèse sous la direction de Erik Neveu et Gianpietro Mazzoleni, IEP de Rennes, 2006, p. 49). Elle est ici entendue comme dévaluation de la dimension politique de l’actualité internationale, au sens où cette dernière perd de sa valeur d’information. Cette dévaluation se traduit alors par une perte de visibilité de tels sujets dans les journaux.

(4) « Le poids des diplômés de l’Institut d’Études Politiques de Paris dans les fractions dominantes de l’espace journalistique, notamment dans les postes de direction, les services de politique intérieure et étrangère, n’est pas nouveau. Il a été souligné dans des enquêtes journalistique et sociologique. Une étude d’un journaliste (Yves Roucaute, Splendeurs et misères des journalistes, Paris, Calmann-Lévy, 1991, p. 110) dans les années 1980 portant sur 150 « médiacrates », pour reprendre l’expression de l’auteur, fait apparaître que 72 % de ceux qui ont fait des études supérieures (96 %) ont suivi des études de droit et de science politique. L’enquête sociologique de Rémy Rieffel (L’élite des journalistes, Paris, PUF, 1984, pp. 42-43), portant sur un échantillon de 120 journalistes appartenant à l’ « élite », relève que 23 % d’entre eux en 1979-1981 sont titulaires d’une licence de droit, de sciences économiques et du diplôme de Sciences-Po (Paris). Sur ce sujet, on pourra également se référer à l’ouvrage de Patrick Champagne : Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990″. MARCHETTI Dominique, RUELLAN Denis, op. cit., 2001, p. 131.

Références bibliographiques

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RESTIER-MELLERAY Christiane, « La proximité dans les médias : retour sur une « loi », in

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SAITTA Eugénie, Les transformations du journalisme politique depuis les années 1980. Une comparaison France / Italie, thèse sous la direction de Érik Neveu et Gianpietro Mazzoleni, IEP de Rennes, 2006.

Auteur

Emmanuelle Gatien

.: Emmanuelle Gatien est post-doctorante au laboratoire Pacte (Grenoble). Elle travaille notamment sur les évolutions du journalisme, les prix journalistiques, les questions politiques et les standards d’excellence. Sa thèse porte sur les processus et formes de reconnaissance professionnelle. Elle a également travaillé sur le reportage de guerre et les interactions entre journalistes et forces armées en temps de guerre.