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Regard sur un « genre d’écrits professionnels » : les carnets de terrain de consultants en environnement

31 Mar, 2011

Pour citer cet article, utiliser la référence suivante :

Grosjean Sylvie, Huët Romain, Bonneville Luc, « Regard sur un « genre d’écrits professionnels » : les carnets de terrain de consultants en environnement« , Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°11/3b, , p. à , consulté le samedi 7 décembre 2019, [en ligne] URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2010/supplement-b/08-regard-sur-un-genre-decrits-professionnels-les-carnets-de-terrain-de-consultants-en-environnement/

Introduction

Dans ce texte, nous souhaitons souligner le rôle des écrits dans la constitution de la mémoire organisationnelle. En effet, certains écrits professionnels, de part leur ancrage dans l’histoire de l’organisation, sont des « façons de faire et d’agir » d’une communauté de professionnels. En d’autres termes, ils s’apparentent à une forme de mémoire qui régule l’activité de travail, et qui dirigent l’action. Ainsi, ces écrits professionnels, qui font autorité auprès des membres de l’organisation, sont une forme de tradition acquise qui s’exprime et se préserve à travers les gestes et les pratiques d’écritures. Notre but consiste à interroger la probable existence de « genres d’écrits professionnels » destinés à réguler l’activité et à modérer les conduites des individus dans les organisations. Pour cela, nous tenterons de répondre à la question suivante : comment une organisation soutient-elle le passage d’un écrit réalisé dans une situation professionnelle à un « écrit professionnel » inscrit dans un genre et une histoire organisationnelle ? Cette question suggère donc que certains écrits produits dans les organisations relèvent de « genre professionnel » (Clot, 1999), c’est-à-dire qu’ils définissent la façon dont les individus doivent réaliser leur travail. Au-delà d’une « normalisation » des pratiques d’écritures, il reste à montrer quels sont les moyens mis en œuvre par les acteurs organisationnels pour partager et ainsi pérenniser un « genre professionnel » et ce à travers notamment sa « mise en mots ». Pour donner des éléments de réponse à cette question, nous présenterons une recherche ethnographique que nous avons menée dans la région d’Ottawa (Canada) entre 2008 et 2009 au sein d’un bureau d’experts-conseil spécialisé en environnement. Notre but sera de montrer – à partir de l’analyse d’un type d’écrits particulier que sont les carnets de terrain – les raisons qui nous amènent à penser que certains écrits sont des « genres » inscrits dans des pratiques professionnelles et organisationnelles établies.

1 – De l’intérêt du concept de genre en communication organisationnelle

Dans le contexte de la communication organisationnelle, le concept de « genre » peut être mobilisé pour reconnaître des types de communication (mémo, compte-rendu, lettre d’information, etc.) caractérisés par des conventions linguistiques, structurelles ou autres. Le concept de genre prend son origine dans les travaux de Bakhtine (1984) qui nous offre une perspective pragmatique, en tant qu’elle saisit les faits langagiers dans leur articulation aux situations. Selon Bakhtine (1984), les rapports entre le sujet, la langue et le monde ne sont pas directs, mais ils se manifestent dans des « genres de discours »(1) disponibles que le sujet mobilise pour entrer dans l’échange. En effet, « s’il nous fallait créer pour la première fois dans l’échange chacun de nos énoncés, cet échange serait impossible » (Bakhtine, 1984, p. 285). Les genres de discours fixent donc, dans un milieu donné, le régime social de fonctionnement de la langue (Clot et Faïta, 2000). Ainsi, les genres fixent la mémoire d’un milieu social dans lequel ils font autorité ; formes de traditions acquises qui s’expriment et se préservent à travers les mots. Ils organisent nos paroles, nos écritures et comme le souligne Clot (1999), au mieux le sujet les recrée, mais il ne les crée pas.

Pour Clot (1999), le genre est la partie sous-entendue de l’activité, ce que les travailleurs d’un milieu donné connaissent et voient, attendent et reconnaissent ; ce qui leur est commun et qui les réunit. Il parle alors de « genre professionnel » qui est une sorte de préfabriqué, de stock de « mises en actes », de « mises en mots », prêts à servir. C’est-à-dire « une mémoire pour pré-dire. Un prétravaillé social. Cette mémoire, on peut la définir comme un genre qui installe les conditions initiales de l’activité en cours, préalables de l’action » (Clot et Faïta, 2000, p. 13). Dans le même ordre d’idées, Bazerman précise que : « the genre vary through time, place, and situation […] Each new text produced within a genre reinforces or remolds some aspect of the genre ; each reading of a text reshapes the social understanding. The genre does not exist apart from its history, and that history continues with each new text invoking the genre » (Bazerman, 1988, p. 8). Les genres sont alors une sorte de donné à recréer dans l’action, des conventions d’action pour agir qui sont à la fois des contraintes et des ressources. Ainsi, nous allons voir comment certains écrits peuvent être vus comme une forme de genre professionnel définissant la façon dont les membres d’une organisation doivent réaliser leur travail (ici la prise de notes dans des carnets de terrain). Dans ce cas, le genre professionnel désigne des façons de faire, des façons d’agir qui sont reconnues et partagées par les membres de l’organisation. Et comme l’écrivent Clot et Faïta, « c’est un système souple de variantes normatives et de descriptions comportant plusieurs scénarios et un jeu d’indétermination qui nous dit comment fonctionnent ceux avec qui nous travaillons, comment agir ou s’abstenir d’agir dans des situations précises » (2000, p. 8).

On peut donc considérer que certaines pratiques d’écritures dans un contexte professionnel en tant que « genre » sont des manières de faire acceptables et acceptées par les professionnels du milieu considéré. Ces manières de faire peuvent s’apparenter à une forme de mémoire collective qui régule l’activité, qui dirige l’action, qui propose des moyens pour agir. En effet, comme nous venons de le voir, le genre est à la fois le produit d’une histoire collective et un instrument de l’action individuelle et collective. Autrement dit, c’est le travail d’un collectif de professionnels sur cette histoire collective qui permet de conserver vivant le genre, et qui fournit les moyens aux professionnels de transformer une simple pratique d’écriture en un « écrit de métier ». Ajoutons que les situations d’interaction, de formation sont des moyens à la disposition du collectif de professionnels pour permettre le passage d’une écriture réalisée dans une situation professionnelle à « un écrit de métier » inscrit dans une histoire organisationnelle.

2 – Une recherche ethnographique dans un bureau d’experts-conseil

Comme nous le mentionnions plus haut, nous avons mené une recherche ethnographique dans un bureau d’experts-conseil en environnement de septembre 2008 à septembre 2009 dans la région d’Ottawa (Canada) (2) . Ce bureau (que nous nommons ici ECOL’EAU (3)) est une entité d’une organisation spécialisée en environnement, en hygiène, santé et sécurité et en ingénierie. Depuis sa création en 1976, cette firme a concentré ses activités dans le domaine de l’hydrogéologie notamment pour combler les besoins en approvisionnement ou traitement de l’eau tant pour les industries que les municipalités. Le bureau qui a participé à la recherche est implanté au Québec (depuis 1990) et regroupe 14 spécialistes en environnement (ingénieurs, hydrogéologues, évaluateurs environnementaux, etc.). Il offre des services d’évaluation environnementale de site, d’analyse de terrain, d’études sur la présence de substances polluantes et de réhabilitation de sites contaminés.

Dans le cadre de cette recherche, nous avons mis en place un dispositif de production d’observables(4) afin de porter notre regard de chercheurs sur des collectifs de travail (dans notre cas, des consultants en environnement) et leurs pratiques. Nous avons aussi été attentifs aux objets produits et mobilisés (rapports d’activité, carnets de terrain, etc.) par les consultants au cours de leur activité de travail. Notre présence prolongée au sein de cette organisation, nous a permis de réaliser des entretiens libres ou partiellement dirigés (avec divers membres de l’organisation), procédé à des relevés de documents, et participé (en qualité d’observateur non participant) à des réunions de planification, de projet, de formation que nous avons pu enregistrées et parfois filmées. Nous avons procédé à des enregistrements audio et/ou vidéo de ces moments d’échange entre les membres de l’organisation afin de pouvoir analyser les détails de l’action qui échapperaient à d’autres modes de production d’observables. Toutefois, ce n’est pas l’enregistrement lui-même que nous présentons au lecteur, mais une transcription écrite des échanges verbaux entre les interlocuteurs et des gestes (mais aussi traçages, mobilisation d’objets, etc.) qu’ils effectuent en même temps. La transcription nous permet de représenter les détails de l’action et servira alors de point de départ à l’analyse. Nous verrons, ultérieurement dans le texte, que cette représentation textuelle d’un évènement oral et gestuel recourt à des conventions qui permettent de respecter la spécificité orale et interactive de l’action (Mondada, 2005).

3 – Les carnets de terrain : genre et transmission du genre en organisation

3.1- Les fonctions des carnets de terrain

L’écriture est présente dans différentes situations de travail et de multiples textes coexistent au sein d’une organisation, remplissant des fonctions diverses. Prenons pour exemple un texte qui va nous intéresser dans cet article : le carnet de terrain. Ce carnet est utilisé par les consultants en environnement et il contient non seulement des énoncés remplissant une fonction informative, mais aussi des notations dont le but est d’attester de la réalisation d’actions précises exécutées au cours d’une intervention comme par exemple une prise d’échantillons de sol (comme l’illustre la Photo 1). Il y a donc un « enchâssement des fonctions » (Boutet et al., 1992), soit une pluralité des fonctions assumées par un même document. En effet, il assume par exemple une fonction d’information réalisée par la collecte de diverses données factuelles et contextuelles (dans la photo 1 on peut y voir l’heure d’arrivée sur le site, l’heure du début du premier pompage, etc.). Une fonction de repérage des lieux et des personnes qui étaient présentes (on peut voir sur la photo 1, un croquis des lieux, mais dans d’autres carnets est mentionné le nom des personnes présentes ou absentes lors de la collecte des échantillons). Une fonction d’archivage des données puisque ces carnets sont gardés et archivés par l’organisation afin de pouvoir être consultés ultérieurement en cas de besoin.

Photo 1 : Carnet#5/Oct.2008

Il faut noter que les carnets sont destinés à être lus par d’autres professionnels que l’auteur lui-même. Par conséquent, ce ne sont pas uniquement des « écrits pour soi », mais des « écrits d’action ». Pour Borzeix et Fraenkel (2005), un écrit d’action est un écrit fait pour agir sur autrui : informer, honorer, mobiliser, convaincre, réconforter, etc. Ce sont des écrits indispensables pour la réalisation de l’action. Ici, le sujet « écrivant » anticipe toujours la lecture par d’autres de ses inscriptions. D’une certaine manière, ils anticipent l’épreuve de cette lecture par autrui ce qui l’invitera à rédiger en fonction des normes professionnelles admises dans son organisation.

3.2- Transmission et partage de conventions d’écritures

Le carnet de terrain est un genre propre à une « communauté de professionnels ». Les membres de cette communauté de professionnels apprennent à réaliser ce type de texte et leur formation les entraîne à produire un scénario d’écriture que l’on peut juger normatif. Or, « [dire] que les écrits professionnels ont des formes instituées normatives [n’est pas] un jugement de valeur. C’est simplement poser que les groupes professionnels, à l’échelle infiniment plus développée que l’existence du collectif de travail, ont contribué à une date donnée à stabiliser – on suppose que c’est aussi à leur profit – un état de savoirs qui fasse métier » (Delcambre, 1997, p. 25). On a des pratiques d’écritures qui tendent à caractériser, à définir une « communauté de professionnels ». Et comme le soulignent Orlikowski et Yates : « When members of a community enact genres constituting their community’s genre repertoire, they not only signal and reaffirm their status as community members, but they also reproduce important aspects of that community’s identity and its organizing process » (1994, p. 546).

Dans notre cas, il est clairement précisé dans un document interne à l’organisation (document servant de support à la formation des nouveaux employés et des stagiaires) ce que les consultants doivent noter dans leur carnet, à savoir :

– La date, le numéro du projet, la météo (et les variations météo durant le temps de présence sur le chantier), les personnes qui accompagnent le consultant
– L’objectif de l’intervention
– Les problèmes et évènements survenus pouvant limiter le travail
– L’heure d’arrivée et de départ du personnel
– Les conversations importantes
– Les bris, soit plus précisément l’heure du début et de la fin, ce qui a brisé, pourquoi et les implications (ex. : « fuite de tuyau hydraulique sur le sol : huile et sol contaminé récupérés dans chaudière » – Extrait du document de formation interne)
– Indiquer si des photos ont été prises
– Paginer et indexer dans le carnet les numéros de projets, les pages et dates d’interventions sur le terrain.

Le carnet de terrain peut être vu comme un « écrit professionnel », car une identité professionnelle se construit autour de savoirs partagés et transmis à travers des pratiques d’écritures. Les nouveaux employés et les stagiaires apprennent à prendre des notes dans le carnet de terrain et ainsi à respecter certaines normes d’écriture propres à l’organisation, mais aussi à la profession. L’extrait 1 est une conversation entre une consultante en hydrogéologie (F1) qui assure la formation des nouveaux embauchés et une stagiaire (S1). Dans notre cas, la stagiaire (S1) avait été recrutée depuis peu afin de réaliser des prises d’échantillons de sol et ce, pour aider le personnel en place qui fait face à un pic d’activité. En effet, pour répondre aux clients de plus en plus nombreux en cette période de l’année (automne), l’organisation a donc décidé de recruter une stagiaire.

Au cours de cette formation, la consultante aborde des thèmes tels que les étapes à suivre lors de la prise d’échantillons, la sécurité sur le lieu de prélèvement, les risques de contaminations des échantillons prélevés et les notes de terrain. Nous portons notre attention sur le moment où la consultante aborde la question de la prise de notes dans le carnet de terrain. Plus spécifiquement, cet extrait permet de voir comment au travers de techniques de reformulation et d’explicitation, la consultante justifie certaines pratiques d’écritures. Par ailleurs, dans cette situation de transmission, le professionnel expérimenté qu’est la consultante se sert du genre comme d’une ressource pour agir dans l’action. En effet à travers ses multiples explications et reformulations, elle tente de « traduire » l’histoire collective de ces pratiques d’écritures et elle réalise ici une activité de transmission de ces pratiques, de ce genre.

Extrait 1 : Formation Stagiaire/Oct2008-Notes de terrain (5)
F1 : Employé (consultant en hydrogéologie) assurant la formation
S1 : Stagiaire embauchée afin de faire des prises d’échantillons de sol
F1.1 : [Manipule la souris et regarde l’écran d’ordinateur] Notes de terrain (.) Bon, les notes de terrain qu’on a besoin de récupérer euh ::: ça c’est très très important (.) on a besoin de la date, du numéro de projet, de la météo [Gestes de comptage avec les doigts] c’est toujours indicateur ::: ça peut toujours aider à ::: expliquer des choses des fois qu’on se pose la question plus générale. Ça peut être, tu sais y’a un soleil [F1 dessine un soleil sous forme de smiley sur une feuille], y’a un nuage euh ::: tu
S1.2 : hum hum
F1.3 : Tu sais général [Tourne la tête vers S1 et la regarde] (.) [Regarde l’écran d’ordinateur] Température approxi ::mative. Euh si vous êtes accompagnée c’est bon de le noter euh ::: l’objectif euh ::: jusqu’à un certain point là euh ::: [Gestes illustrateurs avec les mains] faut savoir ce qu’on (.) soutire. Y’a pas besoin d’en écrire une page non plus dans le carnet [Geste vers la feuille], ce qu’on s’en vient faire. [Manipule la souris de l’ordinateur] Euh ::: les limitations prévues alors euh ::: ça aussi faut les avoirs en tête [Gestes des mains et regard tourné vers l’ordinateur]. Tu les mets là parce que tout en l’écrivant ça va vous ::: [Larges mouvements circulaires des mains] vous faire sûr (.) ça va aider à ::: à vraiment cadrer [Gestes des mains représentant un carré] et pis savoir ok c’est ça mais c’est pas ça. Ou ou j’arrive pis bon ::: [Regard tourné vers la stagiaire] déjà j’ai pas accès à telle ::: chose pour ::: raison X ben ça peut être une limitation euh ::: inusitée qui se rajoute là d’emblée ::: [Mouvements des mains constants accompagnant le propos]
S1.4 : hum hum
F1.5 : [Regard vers l’ordinateur et manipule la souris] ben fait que là. C’est bon de les noter. Il faut le noter (.) Les arrivées, le départ du personnel [F1 lit les informations à l’écran] vous mais c’est aussi [Geste circulaire de la main] les les opérateurs ::: [Regard tourné vers la stagiaire], les sous-traitants ::: qui viennent. Ça au niveau facturation [Fait le geste d’écrire] on a besoin de le savoir pour valider leur facturation après [Mouvements des mains constants accompagnant le propos]
S1.6 : hum hum
F1.7 : parce que ça peut aider (.) [Regard tournée vers l’ordinateur] Euh si y’a des choses, des conversations importantes c’qui s’passe ben c’est bon de le noter. [Regard tourné vers la stagiaire] Ah ben oui le client y est venu pis ben il m’a dit oh ben regard il est arrivé un petit problème ben depuis votre dernière visite pis y’a telle chose qui s’est passée pis là toi tu tu sais les cellules grises [Petits gestes circulaires] font aller et tu te dis ooh cela pourrait avoir un impact sur mon échantillonnage ou quelque chose/
S1.8 : /[Regard tourné vers la consultante] exemple, exemple mardi quant on est allé et pis que le monsieur dit non non [Gestes accompagnant le propos] on fore plus il y a peut être des des/
F1.9 : /ça c’est le foreur qui a :: mentionné ça ?
S1.10 : Non, non un un monsieur de la compagnie
F1.11 : oh de la compagnie
S1.12 : qui est venu voir le foreur
F1.13 : d’accord [Petit hochement de tête]
S1.14 : et qui a dit non non on arrête ça
F1.15 : Ok, d’accord
S1.16 : Fais que là, c’est quelque chose/
F1.17 : /oui oui oui tu le notes, tu le notes [Regard tourné vers la stagiaire et fais le geste de noter]. Tu notes l’arrêt. Tu le notes pour différentes raisons. Un pour la santé sécurité, pour savoir qui a levé le flag [Gestes de comptage avec les doigts]. Euh, qui qui euh ::: qui xxxxxx ben si il a pris ses responsabilités là. C’est à eux autres de le dire aussi. Euh ::: mais aussi c’est que là y a un impact sur le euh :: le foreur lui il va avoir du temps d’attente
S1.18 : hum hum
F1.19 : qu’il va nous charger, qu’on va charger au client parce que c :::’est normal là là il faut que, euh :: [Gestes accompagnant le propos] Y a un arrêt de travail là, pis faut/
S1.20 : /Il était quatre heures en attentes/
F1.21 : /Ouais c’est ça là, donc on note [Gestes mimant la prise de notes] quand ça a été arrêté, pourquoi pis on on note quant on reprend (.) c’est très important. [Manipule la souris et regarde l’écran d’ordinateur] Euh ::: les bris, euh ::: qu’est-ce qui c’est passé, l’heure ::: euh qu’est-ce que vous avez fait. C’est un petit exemple ici [regarde l’écran et lit]. Euh ::: indiquer si vous avez pris des photos euh ::: peut être prendre des notes sur euh les photos que vous avez prises euh ::: euh ::: [Gestes accompagnant le propos] le plus clairement possible oui [Rires – Regard vers l’écran] comme on peut sur le terrain des fois. Euh :: pagination, index dans le carnet ben ça c’est pour nous là euh ::: Ça peut être pour toi aussi là dans le sens que on ::: tu sais on met les pages euh ::: sur chaque page on ::
S1.22 : hum hum
F1.23 : avoir une page pour qu’on ait un index pour que ça soit plus facile à à consulter [Regard se tourne vers la stagiaire] par une autre personne [Gestes amples] quant on cherche de l’information. Tu sais, tu m’as vu hier aller dans le bureau [Geste en direction d’un autre lieu] euh ::: j’suis allée justement consulter le carnet de terrain parce que j’avais pas la photocopie des des notes de terrain je les retrouvais pas dans le dossier mais bon la personne est absente ça fait que j’allais directement au carnet alors euh ça va plus, c’est plus facile comme ça [Regarde de temps en temps la stagiaire]. Photocopier le soir même pour le classement [Rires] comme je viens de le mentionner. Et puis le classement c’est la base. Ben pour nous là disons pour une autre compagnie ça serait autre chose [Mouvements des mains constants accompagnant le propos].

Nous pouvons constater qu’au cours de cet échange entre F1 et S1, on a « un cadrage » qui est assuré par la référence constante à un texte (le document de formation présent à l’écran d’ordinateur et disponible sur la table en format papier). Ce texte est « mis en mots » par la consultante afin de préparer la stagiaire à réaliser un texte à venir – qui sera produit lors de son déplacement sur le terrain lors de la collecte d’échantillons d’eau –, qu’est le carnet de terrain. Autrement dit, cette interaction est d’une certaine manière « encadrée » par la référence à un texte existant qui est convoqué à de nombreuses reprises par la consultante lors de la formation : « [regarde l’écran d’ordinateur] Notes de terrain », « [Regarde l’écran d’ordinateur] Température approxi ::mative », « l’objectif euh ::: », « les bris, euh ::: », « Les arrivées, le départ du personnel [F1 lit les informations à l’écran] », etc. Cette référence au texte (que l’on retrouve sur l’écran de l’ordinateur) exerce donc des effets structurant sur les formulations d’objets de savoir. Ce texte est une ressource à partir de laquelle est produit un exposé oral. Ainsi, nous pouvons voir en quoi l’exposé de la consultante est une activité hybride, comportant à la fois une communication orale et la référence à un texte (qui a un statut public car il est disponible à l’écran d’ordinateur que la stagiaire peut elle-même regarder). Le texte est synthétique en comparaison du discours oral qui en est issu. En effet, la consultante introduit dans son discours de nombreuses précisions et explications sur ce que l’on doit noter, comment et pourquoi.

Le processus de reformulation de la part du locuteur sur son propre discours caractérise les interventions longues, les tirades de la consultante. Gülich et Kotshi soulignent que la reformulation permet au locuteur « de résoudre un certains nombre de problèmes communicatifs : problèmes de compréhension, problèmes concernant la prise en compte de l’interlocuteur […] » (1983, p. 305). Il n’est pas surprenant que la consultante ait recours à cette stratégie au cours de la formation. Cependant, l’activité de reformulation de la consultante (F1) n’est pas monologale, mais toujours dialogale. En effet la stagiaire (S1) collabore par des régulateurs vocaux (« hum hum ») et par des reformulations qui complètent les énoncés de F1 : « Exemple, exemple mardi quant on est allé et pis que le monsieur dit non non on fore plus il y a peut être des des ». L’activité interdiscursive de S1 contribue à la construction du discours de la consultante(6). Ce qui est caractéristique de l’intervention de F1 tout au long de cet échange c’est la référence à ce qu’il faut faire, à ce qu’il faut noter ou ne pas noter dans le carnet :

– « Bon, les notes de terrain qu’on a besoin de récupérer euh ::: ça c’est très très important (.) on a besoin de la date, du numéro de projet, de la météo »
– « Y’a pas besoin d’en écrire une page non plus dans le carnet »
– « Euh si y’a des choses, des conversations importantes c’qui s’passe ben c’est bon de le noter. »
– « Tu notes l’arrêt. Tu le notes pour différentes raisons. »
– « Euh ::: indiquer si vous avez pris des photos euh ::: peut être prendre des notes sur euh les photos que vous avez prises »

Tout au long de son intervention, la consultante explique à la stagiaire certes ce qu’il faut noter dans le carnet, mais aussi pourquoi il faut le noter. Elle explicite régulièrement en quoi certaines prises de notes sont essentielles pour l’organisation. Par ailleurs, la séquence d’interaction S1.8 à S1.18 est particulièrement intéressante car elle donne des indications sur la manière dont la stagiaire s’approprie certaines pratiques d’écritures dans le carnet de terrain, à travers la mise en récit d’une expérience. On peut voir aussi comment la consultante (en F1.17 à F1.21) profite de l’intervention de la stagiaire pour réaffirmer l’importance de noter certaines informations dans le carnet de terrain.

Pour l’essentiel, au cours de cet échange, la consultante avance que l’écriture systématique est nécessaire pour des raisons de traçabilité des actions. L’écriture est censée s’adapter au contexte. L’horizon de pertinence est celui de l’évolution des pratiques. L’écrit, dans notre cas, le carnet de terrain doit être produit selon les données du contexte. Notons que l’écrit n’a pas ici seulement une fonction de stabilisation ou de pérennisation de certaines décisions, actions, ou consignes, mais il procède à une mise à jour constante des savoirs organisationnels. Il y a une réévaluation permanente des informations (Cochoy, Garel et de Terssac, 1998). Le management en obtient un « gain cognitif » puisqu’il accède aux connaissances professionnelles des consultants. Sans ces écrits, l’organisation sait peu de choses sur ce que les acteurs savent faire ainsi que sur le contenu du travail réel. L’écriture permet d’extraire des savoirs et de les rendre accessibles aux différents membres de l’organisation, particulièrement aux autres consultants. En ce sens, l’écriture engage des processus de réflexivité puisqu’elle est l’occasion d’une mise à plat, et elle donne ainsi aux acteurs la possibilité d’expliciter leurs pratiques, d’y réfléchir et de penser la coordination de leurs savoirs avec ceux des autres (Cochoy, Garel et de Terssac, 1998). Le carnet de terrain cadre donc la manière de rendre compte des activités concrètes effectuées par les consultants. Ainsi, il y a un cadrage en même temps que ces pratiques doivent pouvoir être décrites selon le contexte particulier de la mission. Autrement dit, en suivant Cochoy, Garel et de Terssac (1998), les carnets de terrain inaugurent un nouvel usage de l’écriture : il s’agit moins de figer les pratiques sous la forme de règles écrites que de faire évoluer les écrits selon la variation de l’action.

3.3- Le carnet de terrain : un « genre professionnel » forme de mémoire collective

Compléter le carnet de terrain est donc une pratique d’écriture qui appartient à l’activité de travail elle-même. On est en présence d’une des caractéristiques d’un « genre professionnel » (Clot, 1999). Dans notre cas, le genre est ce qui relie entre eux les consultants, c’est ce qui va organiser leur activité. L’activité qui va se déployer dans un genre donné (dans notre cas cette pratique d’écriture) a une partie explicite et une autre sous-entendue (Clot, 1999). La partie sous-entendue est ce que les sujets ont en partage, ce qu’ils connaissent, voient, attendent et par conséquent c’est ce qui va pré-organiser leurs actions. C’est ce qu’ils ont en commun et qui va régler leur activité personnelle, leur pratique d’écriture de façon tacite. Ainsi le genre se situe dans le prolongement d’activités antérieures qui ont été préalablement engagées, définies et constituent un précédent pour l’activité en cours. Le genre est un instrument médiatisant les actions car il est à la fois une ressource pour affronter les exigences de l’action et il est aussi objet d’ajustements. Comme nous l’avons vu précédemment, un genre professionnel est une sorte de mémoire collective mobilisée par et pour l’action. Comme par exemple : des manières de se tenir, manières de s’adresser, manières de commencer une activité et de la finir, manières de la conduire efficacement à son objet, manière de prendre des notes dans son carnet de terrain. Ces manières de faire et d’agir dans un milieu de travail donné forment un répertoire d’actes convenus ou déplacés que l’histoire de ce milieu a retenu (Clot et al., 2000). C’est une forme de mémoire organisationnelle, une mémoire pour l’avenir, composée « de techniques intellectuelles et corporelles tramées dans des mots et des gestes de métier, le tout formant, pour le professionnel de ce milieu, un canevas ‘prêt à agir’, un moyen économique de se mettre au diapason de la situation » (Clot et al., 2000). Même si ces règles, ces façons de faire peuvent apparaître contraignantes, elles sont aussi une ressource pour le consultant. Le genre est en fait un moyen de s’y retrouver et de savoir comment agir au cours d’une activité et son adoption marque, d’une certaine manière, l’appartenance à « une communauté professionnelle » et oriente l’action. Remplir le carnet de terrain est une tâche d’écriture soumise à des règles visant à homogénéiser la façon de compléter le carnet. Ces « pratiques d’écritures » ont acquis une certaine permanence, mais n’oublions pas que la réalisation de ces pratiques est toujours ancrée localement, prise dans des activités d’écritures, de (re)formulations, de discussions. Loin de nous l’idée de penser que cette pratique sociale est « déterminée » par des normes d’écritures, car on assiste aussi à un accomplissement localement située de ces pratiques. Autrement dit ces normes d’écritures sont des accomplissements pratiques dont la stabilité et la factualité résultent d’un travail interactionnel incessant. Ces normes d’écritures ne sont pas les guides uniques de l’action, mais des ressources mobilisées sur la base de leur interprétation pratique dans l’action (Mondada, 2005).

Discussion – Conclusion

En cherchant à comprendre comment se transmettent les pratiques d’écritures dans les carnets de terrain, nous avons pu voir que le genre constitue un véritable modèle institutionnel. L’existence de « genres d’écrits professionnels » peut s’expliquer – en partie – par la tentative pour l’organisation de contrer les effets d’altérations. En développant des pratiques d’écritures, en soutenant le processus d’apprentissage de ses pratiques, l’organisation tend à les rendre moins évènementielles, en obligeant – en quelque sorte – les acteurs organisationnels à adopter des formes itérables de compte-rendu. Le carnet de terrain est en quelque sorte un « mobile immuable »(7) (Latour, 1989). Dans les carnets, on veut transporter des situations, des évènements, en s’assurant que la re-présentation de ceux-ci soit la plus fidèle possible, autrement dit que cela ne mue pas trop. Les « genres d’écrits professionnels » tentent – d’une certaine manière – à créer cet effet.
Les genres constituent ainsi des modèles de bonnes pratiques agissant comme des mécanismes régulateurs des actions collectives. En effet, ils facilitent à la fois la planification, l’enclenchement des tâches individuelles et l’organisation des pratiques collaboratives. Si, pour un individu, les « genres d’écrits professionnels » sont des modèles institutionnels régissant les actions, pour un groupe, ces modèles forment de véritables mécanismes de coordination. D’ailleurs, un « écrit professionnel » n’existe que dans la mesure où les professionnels se l’approprient moyennant un travail collectif. C’est donc le travail d’un collectif qui finalement permet à des pratiques d’écritures de traverser le champ des manières de faire acceptées et acceptables afin de devenir un « écrit de métier ». Nous avons vu en quoi la transmission, l’apprentissage sont des moyens au service du collectif afin de permettre le passage d’un écrit réalisé dans une situation professionnelle à un « écrit professionnel » inscrit dans une histoire organisationnelle.
En introduisant cette notion de « genres d’écrits professionnels » pour parler des pratiques d’écritures s’accomplissant au sein de cette organisation, nous souhaitions souligner que les carnets de terrain sont mobiles (ils circulent dans le temps et l’espace) et qu’ils sont « traduits », c’est-à-dire transformés, adaptés, interprétés et mis en acte (« performés ») au cours de l’activité de travail. Or, nous sommes conscients que dans cet article notre démarche d’analyse ne nous a pas permis de saisir le processus de production dans l’action des carnets de terrain. Autrement dit, pour rendre plus finement compte des pratiques d’écritures, il faut – à notre avis – aller observer ces pratiques. C’est au travers de l’analyse du cheminement de ces carnets au sein de l’organisation, c’est-à-dire en suivant les moments où ces écrits sont mobilisés, discutés, manipulés par les consultants que l’on pourra mieux comprendre leur rôle comme médiateur actif dans la production de connaissances. En effet, les carnets de terrain sont à la fois une forme permettant d’identifier, de représenter une réalité mais aussi une matière pour les analyses et interprétations à venir.

Bruno Latour introduit cette expression de « mobile immuable » en 1989 pour décrire non pas un déplacement sans transformation, mais un déplacement qui passe par des transformations (Latour, 2006, p. 325).

Notes

(1) Avec la notion de « genre de discours », Bakhtine critique la linguistique de Saussure. Pour ce dernier, on le sait, la langue s’oppose à la parole comme le social à l’individuel. Bakhtine réfute cette bipolarisation de la vie du langage entre le système de la langue d’un côté et l’individu de l’autre (Bakhtine, 1978).

(2) Cette recherche a été financée par le Conseil de la Recherche en Sciences Humaines du Canada (CRSH) dans le cadre du programme de subvention ordinaire.

(3) Nous avons changé le nom de l’organisation afin de préserver son anonymat.

(4) Nous utilisons l’expression « production d’observables » plutôt que « collecte de données » (Latour, 2001) afin de souligner le caractère « construit » de nos observations.

(5) Nous adoptons les conventions de transcription suivantes : / coupure de parole, symbole repris en début de discours de la personne ayant coupé la parole; [texte] introduction d’éléments contextuels ou gestuels; ::: allongement vocalique de la syllabe; (.) pause brève dans le discours (environ une seconde); (5) pause de 5 secondes.

(6) Pour des raisons de concision du propos et parce que cet aspect de la formation pourrait faire à lui seul l’objet d’une analyse détaillée, nous ne développerons pas ce point dans le présent article.

(7) Bruno Latour introduit cette expression de « mobile immuable » en 1989 pour décrire non pas un déplacement sans transformation, mais un déplacement qui passe par des transformations (Latour, 2006, p. 325).

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Auteurs

Sylvie Grosjean

.: Professeure agrégée, Département de communication, Université d’Ottawa

Romain Huët

.: Maître de conférences, Université Européenne de Bretagne – Rennes 2

Luc Bonneville

.: Professeur agrégé, Département de communication, Université d’Ottawa