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11 septembre… 2003 : mémoire, agenda et couverture de l’assassinat de la ministre Anna Lindh par les journaux télévisés français et suédois

4 Déc, 2009

Résumé

Un public international plutôt limité garde en mémoire l’assassinat d’Anna Lindh, ministre des Affaires étrangères de Suède. Sa mort, le 11 septembre 2003, donna lieu à une couverture différenciée dans les journaux télévisés français et suédois, qui ne s’explique pas uniquement par l’ethnocentrisme. Survenu dans un contexte national et international particulier, cet événement confirme le caractère essentiel de l’agenda sur les dispositifs de médiatisation. Il renverse pourtant les présupposés habituels attribuant la priorité journalistique à l’actualité chaude. En Suède, la couverture de cet événement résonna comme une répétition de l’Histoire et comme une tragédie nationale. En France en revanche, cette couverture fut tardive ; elle fut d’abord mimétique puis opposée entre TF1 et France 2 ; sur les deux chaînes elle reprit in fine des stéréotypes ; et elle demeura surtout peu importante, réduisant ainsi le niveau d’historicité de cet assassinat.

In English

Title

11th September… 2003 : collective memory, agenda and coverage of the murder of Swedish minister Anna Lindh in French and Swedish television news bulletins

Abstract

A limited international audience still recalls the murder of Anna Lindh, the former Swedish minister of Foreign affairs. Her death, on 11th September 2003, provoked different types of coverage in French and Swedish TV news bulletins. This cannot be explained solely by ethnocentrism. The event occured in a distinctive national and international context, and it confirmed the importance of the agenda in the mediatisation process. It questions the usual prejudices about journalism priorities to hard and fresh news. In Sweden, the coverage of Anna Lindh’s murder highlighted a comparable earlier event and its dimension as a national tragedy. In France by contrast, the coverage was tardy ; it was similar at first on the two main channels ; it subsequently differed on both ; it was finally based on stereotypes and was scanty ; this minimised the historical significance of the event.

En Español

Título

11 de septiembre… 2003 : memoria colectiva, agenda y cobertura del asesinato de la ministra sueca Anna Lindh en los boletines informativos franceses y suecos

Resumen

Poca audiencia internacionañ recuerda el asesinato de Anna Lindh, ministra de Asuntos Exteriores de Suecia. Su muerte, el 11 de septiembre de 2003, dio lugar a diferentes coberturas por parte de las noticias televisadas francesas y suecas, las cuales no se explican únicamente por el etnocentrismo. El evento ocurrió en un contexto nacional e internacional particular, que confirma el carácter esencial de la agenda sobre los dispositivos mediáticos. Éste cuestiona los presupuestos habituales sobre la prioridad de los periodistas con respecto a las noticias duras y de última hora. En Suecia la cobertura del asesinato de Anna Lindh fue inmediata y se interpretó como una tragedia nacional, mientras que en Francia, la cobertura se produjo de forma tardía. En este país, el tratamiento fue similar en un inicio para luego diferenciarse substancialmente, y finalmente, basarse en estereotipos y datos poco consistentes que redujeron el nivel de historicidad de este asesinato.

Pour citer cet article, utiliser la référence suivante :

Nicey Jérémie, « 11 septembre… 2003 : mémoire, agenda et couverture de l’assassinat de la ministre Anna Lindh par les journaux télévisés français et suédois », Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°10/1, , p. à , consulté le , [en ligne] URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2009/varia/07-11-septembre-2003-memoire-agenda-et-couverture-de-lassassinat-de-la-ministre-anna-lindh-par-les-journaux-televises-francais-et-suedois

Introduction

Jeudi 11 septembre 2003, Suède. Anna Lindh, populaire Ministre des Affaires étrangères du gouvernement social-démocrate de Göran Persson, décède suite à une agression à coups de poignard, la veille, dans un grand magasin du centre de Stockholm. La Suède, sous le choc, se prépare à voter le dimanche lors d’un référendum sur l’adoption de la monnaie euro. La France, comme d’autres pays du monde, est en revanche davantage tournée vers les commémorations aux États Unis, deux ans après l’attaque des tours du World Trade Center.
Quel type de tension y a-t-il entre un dispositif commémoratif et l’actualité proprement dite ? En quoi les dispositifs successifs des rédactions de télévision, qui influencent la perception et le retentissement de l’assassinat, peuvent-ils être expliqués par l’agenda ? Et en quoi ce dernier définit il un événement comme national ou international ?

Pour tenter d’y répondre, nous analysons ici le traitement de ce « 11 septembre suédois » aux Journaux Télévisés de deux chaînes suédoises (l’une publique, Sveriges Television 1; l’autre privée, TV4) et deux chaînes françaises (TF1 et France 2). Notre échantillon, composé des archives de l’Inathèque et de son équivalent suédois SLBA, porte sur les quatre éditions citées. Notre hypothèse : la temporalité de l’événement et l’agenda prévisionnel des rédactions influencèrent la couverture de la mort d’Anna Lindh.

Un contexte particulier à double titre : agenda national et agenda international

L’objet de notre analyse portant sur la temporalité d’un événement, il convient de commencer par quelques éléments précis de chronologie. Anna Lindh, figure de proue du camp du « Oui » au référendum sur l’adoption de la monnaie euro, était conviée le soir du mercredi 10 septembre 2003 à participer à un débat télévisé sur la chaîne TV4. C’est en allant choisir la tenue qu’elle porterait pour ce programme de télévision qu’elle fut agressée à coups de couteau dans une boutique des galeries Nordiska Kompaniet (NK) au centre de Stockholm, à 16h13. Transportée d’urgence à l’hôpital Karolinska, elle y subit une transfusion sanguine conséquente et d’autres opérations. En vain : elle mourut, à l’âge de 46 ans, le jeudi 11 septembre 2003 à 5h29 (Larsson, 2004). Ethnocentrisme oblige, quand la nation suédoise se réveilla en ce jour symbole, sa priorité et celle de ses médias portaient sur cette actualité nationale, et non sur le calendrier événementiel international.
Qu’en était-il en France ? Comme nous l’approfondirons, la situation y était opposée : bien que le référendum suédois fût considéré par les rédactions françaises comme intéressant pour leurs publics dans la mesure où il allait indiquer le degré de réussite de l’idée européenne hors des frontières hexagonales, le dispositif médiatique planifié pour cet événement – en particulier l’envoi de journalistes – ne comprenait pas la réalisation de sujets au préalable, avant le week-end. De fait, aucune équipe de TF1 ou de France 2 n’était présente à Stockholm lorsqu’Anna Lindh fut agressée. Par conséquent, les 20 Heures du mercredi 10 septembre, moins de quatre heures après l’agression, n’y consacrèrent qu’une brève (respectivement 20 et 30 secondes). Outre les raisons liées au dispositif, cette couverture minime s’explique par le fait que l’actualité internationale était à cette date davantage marquée par l’enlisement de la guerre en Irak et par les espoirs de stabilisation de la situation au Proche Orient ; elle s’explique aussi par le fait que l’état de santé d’Anna Lindh fut d’abord annoncé par les autorités suédoises comme grave mais sans danger de mort. Et le lendemain, le 11 septembre, la réalité étant tout autre et connue tôt dans la matinée, les rédactions françaises réagirent pour couvrir l’événement. Donnèrent-elles pour autant la pleine mesure de l’événement ? Avant d’y apporter des éléments de réponse, rappelons que cet événement fut suédois par son lieu, européen dans sa dimension, et international dans sa classification. Sur ce dernier point, il est éclairant d’observer qu’une grande partie des équipes internationales de TF1 étaient sur place aux États-Unis, principalement à New York.
Il en résulte, dans le JT de Patrick Poivre d’Arvor, une série de six reportages et deux brèves sur les commémorations liées aux attaques des tours jumelles : l’hommage à Ground Zero, le recueillement de Bush, les souvenirs du 11 Septembre, les recherches de Ben Laden, les risques terroristes liés à Al Qaïda, l’implication des soldats français, la visite de Chirac à Aznar (premier ministre d’Espagne) sur ce sujet, la surveillance du territoire aérien français. La couverture de cette thématique du terrorisme totalisa ainsi douze minutes et demie ; soit environ un tiers du journal de la première chaîne française. Autrement dit, les effets du médiamorphisme du 11 Septembre (Flageul, 2002, p. 21-25 ; Rieffel, 2005, p. 157), observés au moment même des attentats en 2001, continuèrent de peser deux ans plus tard. Sur TF1, le rappel de l’événement américain l’emporta en effet largement sur les autres actualités, y compris celles dites « chaudes », tel le décès d’Anna Lindh.
Sur France 2, la mort d’Anna Lindh fit l’ouverture du JT, ce qui constituait un décalage significatif avec TF1 dans le traitement de l’actualité de ce 11 septembre 2003. Le présentateur David Pujadas aborda ce décès après 3’24 de journal, donnant ainsi du poids à ce « 11 septembre suédois » – sans pour autant utiliser cette expression. Quand ce sujet se termina sur France 2, TF1 traitait toujours du 11-Septembre à New York ; il fallut finalement attendre 20h13 pour que PPDA lance le reportage sur l’assassinat de la Ministre suédoise.
Au fond, que révèle cette tension entre l’accidentel et le prévisible ? En premier lieu que les journalistes sont évidemment soumis au facteur de temporalité (Arquembourg, 2003). En d’autres termes, l’agenda est un prescripteur majeur du contenu de la production journalistique. Mais en partie seulement : comme l’ont démontré de nombreux chercheurs sur la valeur de l’information ou newsworthiness (Gans, 1979 ; Molotch et Lester, 1996), des choix éditoriaux sont opérés en amont de l’information, et nous voulons souligner ici que ces choix ont également une influence réelle sur la perception d’un événement, et ce d’autant plus quand ils concernent les dispositifs mobilisés. Dans le cas du 20 Heures de TF1 étudié, pour lequel la médiatisation de l’assassinat d’Anna Lindh fut réduite, la réactivité face à l’événement suédois fut rendue difficile par la décision prise préalablement de mobiliser une partie importante de la rédaction outre-Atlantique pour les commémorations programmées. L’observation simultanée des deux principaux journaux télévisés français confirme d’ailleurs ce constat. En la matière, elles n’ont pas envoyé leurs troupes à Stockholm avec la même rapidité.

En Suède, le contexte était, lui aussi, particulier : il y avait concomitance d’autres actualités avec l’agression et la mort de la Ministre des Affaires étrangères. Mais ici l’agenda chargé était davantage à caractère national puisqu’il incluait le référendum fixé quelques jours plus tard. Là encore, la tension entre accidentel et prévisible permet de cerner la pratique journalistique. En l’occurrence, il convient même de parler de contenu inattendu dans un contexte attendu (Nicey, 2008, p. 58). Au moment de l’événement analysé, la Suède s’interrogeait sur les modalités de son implication dans l’UE, via l’adoption ou non de la monnaie euro. Engagée en faveur du Oui au référendum, Anna Lindh fut-elle agressée pour cette raison ? Le référendum devait-il être maintenu ? Si la première question anima les discussions sans pour autant trouver de réponse, la seconde fit l’objet d’une option singulière concernant les médias. En quelques heures, l’ensemble de la classe politique décida que le vote aurait lieu mais que la campagne et les déclarations médiatiques devaient instantanément être interrompues (Larsson, 2004). Écartant les commémorations aux États-Unis (absentes sur la chaîne privée TV4 ; relatées en une brève expéditive sur la chaîne publique SVT1), l’agenda national prit donc le dessus à la fois dans la couverture de la tragédie et dans la dimension électorale. Pour le comprendre, il convient d’approfondir l’analyse de cette couverture et de s’intéresser au contexte historique du pays.

La couverture en Suède : tragédie nationale et répétition de l’Histoire

Naturellement, et comme évoqué plus haut, la couverture de la mort d’Anna Lindh prit en Suède des proportions importantes. Outre son caractère local, il fut couvert par les chaînes suédoises pour sa dimension à la fois sensationnelle et historique. La Suède, où Anna Lindh était très populaire – elle était d’ailleurs tout autant appréciée parmi ses confrères étrangers – plongea alors dans le recueillement et dans l’enquête sur le meurtrier. Comment ces deux postures furent-elles relayées par les télévisions nationales (publique et privée), alors même que le référendum approchait ?
Premier élément de compréhension, d’ordre structurel : les JT du soir ne sont pas diffusés à la même heure sur les deux chaînes suédoises. La chaîne publique nationale, SVT1, diffuse à 19h30 le journal le plus suivi, Rapport (Le bulletin), pour une durée de trente minutes. Privée mais devant respecter certaines règles fixées par l’Etat, et pouvant donc à ce titre être considérée comme semi-privée, la chaîne TV4 propose, elle, son édition majeure Nyheterna (Les nouvelles) à 22h, entre vingt et vingt-cinq minutes. Leur concurrence n’est donc pas frontale, mais elle reste significative (Jönsson et Strömbäck, 2007). Or ces horaires influencèrent les couvertures différentes – et apparentes pour le public – de l’assassinat d’Anna Lindh. Pour autant, les deux Journaux Télévisés suédois produisirent un récit semblable, que l’on ne retrouva sur les écrans français que de façon très limitée (cf infra). Ce récit a pu être qualifié de « drame criminel classique », avec le modèle narratif suivant : « quelqu’un commet un crime, il y a une victime, la police enquête et trouve un coupable, le mystère est résolu » (Ghersetti et Hjorth, 2007, p. 128). Soulignant le caractère sensationnel et inattendu de l’événement, les deux chercheuses précitées ont d’ailleurs montré que les spéculations de toutes natures (sur l’identité du coupable, sur ses motivations, sur l’issue probable du référendum, sur le travail de la police) furent plus nombreuses sur TV4 que sur SVT1 : respectivement 46 % et 30 % des reportages diffusés pendant deux semaines. Notre échantillon, bien que plus réduit puisque centré sur les jours entourant la mort d’Anna Lindh, nous a permis de tirer le même constat. Il apparaît même que TV4, aussi bien le jour de l’agression que le 11 septembre 2003 lui même, bénéficia du décalage de diffusion de deux heures et demie avec sa rivale ; les dispositifs mis en place révèlent en outre un traitement de l’actualité plus accentué en termes de nouveauté et de diversité des interventions. Ils conduisirent même la chaîne semi privée à allonger de neuf minutes la durée de son JT phare, saisissant ainsi l’opportunité de tenir le spectateur en haleine. Au cours de la nuit du 10 au 11 septembre, SVT1 combla son retard, en alimentant sa programmation de bulletins spéciaux comme TV4, avec notamment des reprises d’images et d’interviews. Jusqu’à ce que le décès fût annoncé, à l’aube.
Second enseignement né du décryptage des archives : la longueur des blocs diffusés au sein des JT suédois. Cela traduit une propension des deux chaînes à laisser la parole s’étendre, c’est-à-dire à diffuser les interventions sans les interrompre. En cela, l’événement pousse les rédactions à une pratique relativement contraire à la norme, du moins telle qu’on la connaît en France : celle qui consiste à calibrer le discours à environ une minute trente secondes (Siracusa, 2001). Ces calibres sont toujours moins courts en Suède : les reportages durent en moyenne trois minutes. Ainsi SVT1 diffusa, dans Rapport, la conférence de presse du Premier Ministre Göran Persson dans son intégralité, à savoir durant 5’30. Cette durée n’est pas surprenante si l’on réfléchit aux circonstances de l’événement ; mais elle le devient lorsque l’on sait que cette conférence de presse fut en réalité filmée et déjà diffusée en direct à 18 heures. La rediffusion à 19h34 de cette même conférence dans son intégralité suggère trois enjeux : cela réunit les téléspectateurs qui ont raté cette longue intervention une heure et demie auparavant à la communauté de ceux qui suivent l’événement depuis le début ; cela permet en outre de casser la structure du JT (avec un sujet très long) pour suggérer la particularité de l’événement ; enfin la répétition de séquences – et ses effets – déjà constatée lors d’autres événements de grande ampleur, renforce l’idée d’un événement hors normes, en l’occurrence ici une véritable tragédie nationale (Neal, 1998). Or, le croisement de ces trois enjeux marque les esprits encore bien des années après, puisqu’il a créé en Suède un souvenir commun de l’événement, Autrement dit, ce genre d’événement, grâce aux dispositifs médiatiques et notamment télévisuels, obtient un puissant ancrage dans la mémoire collective (Halbwachs, 1992).
À la lumière de ces enjeux, et malgré le manque de sens que cela présente, on comprend l’installation de duplex comme une tentative voire un besoin, pour les rédactions, de co construire cette mémoire collective. Revenons au soir du 10 septembre, quelques heures après l’agression : le téléspectateur de Nyheterna sur TV4 fut plongé dans le caractère exceptionnel de l’événement, avec un duplex à l’extérieur de l’hôpital Karolinska, en banlieue de Stockholm. Ce duplex fut court (1’30), comme d’ailleurs pour SVT1 (1’07), en raison de l’absence de nouveauté dans les informations : aucune mise à jour n’avait encore filtré hors du service chirurgical. Cela n’empêcha pas TV4 d’effectuer deux retours à ce duplex sans information nouvelle, renforçant l’obsession de rester au plus près de l’événement. Ou de ne pas perdre le terrain face à la concurrence : malgré tout, il fut mesuré que le journal Rapport, sur le service public, avait été suivi ce soir là par 89 % des Suédois (Ghersetti et Hjorth, 2007, p. 12).
Les rédactions ont elles alors, dans ce genre de situation, le sentiment de construire l’Histoire en direct (Van Ginneken, 1998) ? On peut le penser ; nos entretiens avec les professionnels eux mêmes le confirment dans une certaine mesure, par des propos cependant tout en nuances : « Il est vrai qu’on peut avoir en partie le sentiment de faire l’Histoire ; mais je dirais plutôt que sur le moment on est conscient qu’on y participe. » (Elisabet Frerot, journaliste de TV4, in Nicey, 2008) ; « Je pense que la télévision et l’Histoire sont et seront de plus en plus liées. Ce qui n’est pas à la télé n’est pas de l’Histoire. Prenons le Soudan : parce que ce n’est pas à la télé, ce sera oublié. » (Henrik Samuelsson, reporter de SVT1, in Nicey, 2008). Pour revenir sur le territoire suédois, on soulignera que, le jeudi 11 septembre au soir, après une journée marquée pour la population et les médias par le retentissement de la mort de la Ministre, les deux JT furent allongés et les témoignages diffusés nombreux : sur SVT1 avant tout les institutionnels, et sur TV4 les Suédois eux mêmes évoquant leur douleur.

Puis, sur SVT1, l’arrêt de la campagne fut couvert dans trois unités abordées assez tôt dans Rapport : la réaction des partis, l’intervention d’un commentateur politique, et un court reportage à Vällingby (Ouest de Stockholm) et Umeå (Nord du pays), avec des supporters des deux camps. La rédaction de TV4 opta, elle, pour un long sujet placé tôt lui aussi, sur le caractère imprévisible du référendum qui se profilait. Cette imbrication de deux « surchauffes » médiatiques (une élection, attendue et fixée dans l’agenda, et un fait accidentel d’envergure nationale), l’une ayant des répercussions sur l’autre et réciproquement, n’est pas sans rappeler un événement postérieur mais davantage connu des Français : le 11 mars 2004 en Espagne, à savoir les attentats à Madrid à trois jours des élections législatives. Il serait sans doute intéressant d’en examiner les croisements concernant les procédés journalistiques, en limitant les variables et donc les journaux étudiés. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons clore cette présentation de la couverture de l’assassinat par les télévisions suédoises sans souligner que pesait sur elle le poids d’un précédent dans l’Histoire nationale. L’agression et la mort d’Anna Lindh résonnèrent en effet pour l’ensemble de la population comme un écho à l’assassinat non résolu du Premier Ministre Olof Palme, en pleine rue, en 1986. Trop douloureuse, et surtout trop évidente, la référence ne fit pas l’objet de développements voire de sujet spécifique, ni sur SVT1, ni sur TV4. En revanche, la connexion permanente à l’événement fut de nature à alimenter le besoin pour les publics de le suivre de près, et d’observer notamment par eux mêmes les leçons tirées par les services policiers et politiques pour ce genre de drame. Cet examen de l’efficacité des institutions, les chaînes suédoises l’abordèrent de manière implicite ; les chaînes françaises, de manière explicite.

La couverture depuis la France : pic événementiel et références stéréotypées

Malgré leur retard, les JT français « recollèrent » dès qu’ils le purent à l’actualité suédoise, pour ne pas passer à côté du pic événementiel (Palmer, 2000). Dès lors, il convient d’examiner leur approche du contenu et du contexte socioculturel de l’événement. Dans cette optique, il est indispensable de saisir que le caractère premier de la mort d’Anna Lindh, pour les journalistes français, est d’avoir surpris leurs stéréotypes sur la Suède, pays « paisible et peu touché par l’insécurité ». Plus généralement, on peut considérer que le propre des reportages internationaux est de cultiver les paradoxes : par exemple entre le fait qu’ils sont souvent réalisés par des journalistes connaisseurs des réalités spécifiques du terrain (en particulier les correspondants permanents), et le fait qu’ils doivent co construire et renvoyer, ou a minima utiliser, les imaginaires populaires (Gervereau, 2004). En outre, il n’est pas interdit de penser que les journalistes, qui assoient en permanence des stéréotypes – construits par eux ou non – sur les cultures différentes de la leur, ont un attrait certain à traiter des événements qui « surprennent » ces stéréotypes ; et qui les surprennent eux mêmes. Cela revient à établir une correspondance entre étrangeté et étrangéité (Cabedoche, 2005, p. 271). On en trouve l’illustration lorsque les journalistes français s’intéressèrent à l’agression d’Anna Lindh en l’approchant sous l’angle de la contradiction avec le caractère « habituellement calme » de la Suède. À leurs yeux, nul doute que cet événement se révélait curieux. D’où notre hypothèse sur le caractère décisif de la curiosité d’un événement. Le terme offre d’ailleurs un avantage : il entre en corrélation avec l’esprit de curiosité dont sont censés faire preuve les professionnels de l’information en permanence.
L’approche de l’événement n’est pas la seule à être nourrie de stéréotypes. Il semblerait que la forme des récits le soit aussi, pour ce genre d’urgence et sans doute d’autant plus dans le cas d’un déplacement à l’étranger. Ainsi, le 11 septembre 2003, on observe que la majorité des images de TF1 et France 2 furent filmées aux abords du magasin NK où Anna Lindh avait été agressée. Cela semble naturel dans la mesure où c’est à cet endroit que les habitants de Stockholm se recueillirent. Toutefois, c’est le mimétisme du rythme des deux reportages qui reste frappant : l’événement est raconté selon le même procédé (Ekström, 2000 ; Salmon, 2007). L’enchaînement des images y est en effet identique : d’abord les groupes rassemblés, puis une photo d’Anna Lindh au milieu de gerbes de fleurs, suivie de deux interviews (femme puis homme) ; l’intérieur même de la boutique de vêtements où Anna Lindh fut agressée ; les abords du Parlement de Suède ; retour devant le magasin NK pour montrer la tristesse de la population ; enfin un plateau en situation des reporters. Il est d’autant plus significatif de constater que ces images se ressemblent par leur valeur de plan et par la position de la caméra. Les deux constructions narratives, hormis leur position hiérarchique au sein du JT, peuvent ainsi être considérées comme jumelles. Pourtant, les images ne provenaient pas d’agences, mais étaient propres aux équipes françaises. Nous voyons deux raisons à ce constat de mimétisme. D’une part, les équipes sur place sont guidées par les mêmes faits et les mêmes personnes (souvent les services de presse, ou d’autres indicateurs) ; que les journalistes soient de TF1 ou de France 2, ils suivent donc les mêmes sources, et bien souvent les mêmes pistes. D’autre part, on sait que les professionnels sont souvent issus du même « moule », ils suivent, sinon les mêmes écoles du moins les mêmes enseignements et pratiques (Siracusa, 2001 ; Rieffel, 2005), ce qui explique in fine une construction des sujets à l’identique.
Mais, à nouveau, l’étude de notre corpus révèle que les dispositifs techniques des journalistes ne supplantent jamais totalement les choix rédactionnels. Au même titre que l’agenda, ils sont guidés par eux. S’il est évident que l’exemple précédent, relatif au jeudi 11 septembre 2003 lui-même, ne nous aide pas outre mesure à entrevoir le poids des choix éditoriaux, en revanche les éditions du samedi 13 septembre le font. Le contenu et la tonalité des couvertures de l’actualité en Suède par TF1 et France 2 furent, cet autre soir, diamétralement opposées. Alors que TF1 opta pour un sujet sur l’enquête policière liée à l’assassinat de la Ministre suédoise, France 2 consacra son reportage à la préparation du référendum du lendemain et aux intentions de vote des Suédois. Davantage qu’une différence d’angle, nous constatons ici entre les deux chaînes une approche dissymétrique de l’actualité. En témoignent les conclusions de chacun des reportages. Sur TF1, la journaliste Laure Debreuil termina le sujet par la remarque suivante, à caractère péjoratif : « Après le meurtre d’Olof Palme jamais élucidé, la société suédoise accepterait mal un nouvel échec en la matière ». Sur France 2, en revanche, le sujet fut porté par une conclusion positive : « Les Suédois iront voter pour montrer leur attachement à la démocratie malgré tout ».
Quelle interprétation en tirer ? En axant son reportage sur l’enquête policière, TF1 suivit une démarche de spectacularisation de l’information, pour laquelle elle est régulièrement stigmatisée (Miège, 1986 ; Esquenazi, 1996 ; Rieffel, 2005). La chaîne privée fit ainsi le choix du sensationnel : une option narrative plus à même, selon elle, de rythmer le JT et d’attirer l’audience. Alors que ce n’est pas toujours le cas, la chaîne publique France 2, ce samedi 13 septembre, répondit en revanche à des préoccupations que nous pourrions qualifier de plus citoyennes voire de plus nobles, en orientant sa couverture de l’actualité suédoise sur le référendum lui-même, et sur l’implication de la population locale. Cela ne fut pourtant pas suffisant pour donner à l’événement le retentissement qu’il eût pu avoir dans un autre contexte, comme nous l’observons a posteriori.

 

Qui, en France, a en mémoire l’assassinat d’Anna Lindh ? Un public très réduit. Deux raisons à cela : un agenda occupé (en l’occurrence, une actualité survenue un 11 septembre) et un lieu de l’événement correspondant à un « petit pays » à l’échelle européenne et internationale, la Suède. De fait, en aurait-il été autrement à une date différente ? ou dans un autre pays ? Rien n’est moins sûr, tant les stéréotypes et les modes de traitement convoqués sont révélateurs de la pratique du journalisme télévisé, comme nous avons pu le démontrer. Notre analyse a souligné que la couverture opérée par les chaînes dépendit – et dépend toujours – du dispositif déployé pour l’événement. Non seulement cela repose sur les possibilités d’accès à un événement où qu’il se produise, mais aussi sur le recul par rapport à ce dispositif. Que voulons nous signifier ici ? D’une part, qu’il fut instructif, en définitive, d’étudier la capacité d’une équipe de JT à modifier la structure du journal lui-même, à déformer le produit fini. Nous avons pu mesurer alors les différents effets de ce procédé : à défaut d’interpeller le téléspectateur, cela permet directement de renforcer son attention. L’allongement du journal crédibilise par exemple l’importance de l’événement ; de même qu’une introduction qui rompt avec les codes classiques et établis du JT ; ou que tout autre effet de mise en scène (Miège, 1989 ; Soulages, 1999 ; Jamet et Jannet, 2001). D’autre part, nous rappelons que le réseau de correspondants dans le monde d’une rédaction de télévision facilite son accès à l’actualité internationale, permettant par exemple de figurer sa présence sur le terrain par la mise en place d’interviews en duplex (Hannerz, 2004). Mais ce déploiement du dispositif ne doit pas masquer la nécessité d’interpréter l’événement : pas simplement de le rapporter, mais de l’interroger.
S’il y a assurément une prégnance du dispositif d’information, on retiendra donc que tout le piège réside dans l’attachement aux seules possibilités techniques de la couverture d’un événement. Il est pourtant vrai que la surenchère dans le dispositif efface parfois le traitement même des questions liées à l’événement. Ce fut en partie le cas lors des duplex français au moment de l’assassinat d’Anna Lindh. Cela traduit même en général un paradoxe entre le caractère imprévisible d’un événement et celui au contraire prévisible de sa couverture télévisuelle (« Nous retrouvons sur place… » ; « Je découvre ces images en même temps que vous… » ; etc.), en particulier lorsque les rédactions feignent de construire l’Histoire en direct. À cet égard, il est éclairant de savoir qu’après l’agression de la Ministre suédoise, qui avait provoqué un traitement relativement confus dans les premières heures, la chaîne publique SVT1 décida conséquemment de créer au sein de ses rédactions un département pour l’actualité de crise. Cela prouve, s’il en était besoin, que les médias de tous les pays ont le souci d’améliorer leur réactivité face à l’événement.

Pour conclure sur l’assassinat d’Anna Lindh en 2003 et sur sa perception en France, la faible mémoire collective de cet événement repose évidemment sur la non moins faible couverture télévisuelle qui en fut donnée. Et il n’est que le chercheur pour retenir par exemple que TF1 avait accentué sa focale sur l’enquête policière, tandis que France 2 insistait sur l’attachement de la population à la démocratie ; ou que cet assassinat avait lieu dans un contexte électoral à dimension européenne. Ce qu’il manqua à l’événement pour intégrer cette mémoire collective fut la capacité des rédactions de TF1 et de France 2 à saisir et figurer la mort de la Ministre suédoise non pas en tant qu’événement mais en tant que drame pour toute une population. Elles ont omis l’impératif de « partager non pas l’événement, mais la vibration qu’il provoque. » (Tétu, 1993, p. 722). Dans la pratique, même s’ils sont guidés par l’agenda et par les choix éditoriaux, stéréotypes et dispositifs journalistiques semblent donc presque aussi prégnants que les événements eux mêmes. Dès lors, ils déterminent en grande partie la résonance médiatique des attentats politiques, et en définitive le niveau plus ou moins élevé de leur historicité.

Références bibliographiques

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Auteur

Jérémie Nicey

.: Jérémie Nicey, docteur en Sciences de l’information et de la communication de l’Université Paris 3, est membre du laboratoire Communication-Information-Médias (CIM), dirigé par Michael Palmer. Il a élaboré pour sa thèse une mise en parallèle des journaux télévisés en France et en Suède (2008). Dans la continuité de ses recherches sur les pratiques journalistiques, sur les dispositifs et récits d’information et sur l’international, il accomplit un post-doctorat sur le projet CIM d’exploitation et de valorisation des archives de l’Agence France Presse, soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche.