-

Les médias alternatifs : entre luttes de définition et luttes de (dé-)légitimation

19 Jan, 2007

Résumé

Les médias dits « alternatifs » font l’objet de définition et d’approches très variables. Ce travail propose de distinguer cinq modèles d’analyse, mobilisés dans les travaux universitaires et la littérature militante à leur sujet : en reflet inversé des médias dominants, par définition de critères, typologiques, généalogiques, et systémiques/spontanéistes. La mise en évidence des présupposés normatifs qui fondent ces analyses permet d’expliquer les formes explicites ou dissimulées de légitimation ou de délégitimation de cette communication largement perçue comme « déviante ». Le travail de déconstruction des catégories de l’entendement altermédiatique et de ses critiques conduit à la formulation de trois hypothèses de travail : la recherche de l’hétérodoxie et l’autonomie des structures de production des médias alternatifs par leurs agents; le primat du capital symbolique sur le capital économique dans les systèmes de pratiques et de représentations qui caractérisent ces médias; le dilemme auxquels ils sont confrontés entre la volonté de transformation sociale et le risque de trahison de leurs systèmes de valeur.

Mots clés

Médias alternatifs – communication – mouvements sociaux – contre-culture – média et pouvoir

Em português

Resumo

As mídias, ditas « alternativas », são objeto de distintas definições es e de abordagens científicas. Este trabalho se porpõe a distiguir cinco modelos distintos de análise, aplicados em trabalhos acadêmicos e na literatura militante : um enquadramento enquanto contra-ponto da mídia tradicional ; por definições de critérios, pela tipologia,  genealogia, e sistêmico/espontaneísmo. A utilização dos pressupostos normativos que fundamentam estas análises permite explicar as formas explicitas e dissimuladas de legitimização ou de deslegitimização deste tipo de comunicação heterodoxa. O trabalho de desconstrução das categorias de compreensão altermediática e de sua crítica conduz à formulação de três hipóteses de trabalho : a) a pesquisa sobre a heterodoxia et a autonomia das estruturas de produção das mídias alternativas com relação aos agentes que as mantêm ; b) a primazia do capital simbólico sobre o capital econômico dentro dos sistemas de práticas e representações que caracterizam estas mídias ; e c) os dilemas aos quais elas se confrontam diante da vontade de transformação social e o risco de traição dos seus sistemas de valores.

Palavras chaves

Mídia alternativa –  comunicação – movimentos sociais – contra-cultura – mídia e poder

Pour citer cet article, utiliser la référence suivante :

Ferron Benjamin, «Les médias alternatifs : entre luttes de définition et luttes de (dé-)légitimation», Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°07/2, , p. à , consulté le , [en ligne] URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2006/supplement-a/16-medias-alternatifs-entre-luttes-de-definition-luttes-de-de-legitimation

Introduction

La notion de « média alternatif » fait l’objet de définitions et d’approches concurrentes dont les variations ne doivent rien au hasard. Les recherches consacrées à cette catégorie de médias anti- ou non-conformistes se polarisent schématiquement autour de deux cadres normatifs a priori incompatibles. D’un côté, la dépréciation d’une sous-culture (subculture) illégitime, portée par des groupes d’individus incapables de développer une stratégie efficace de pénétration du marché des biens médiatiques ou politiques, par leurs carences organisationnelles et financières, leur manque d’ambition et de réalisme, leur amateurisme, la faible crédibilité de leurs informations, leur intolérance ou l’inconséquence de leurs prises de position éditoriales. L’autre approche consiste en une célébration fascinée d’un outil indispensable de la contre-culture (counter-culture) et des mouvements dissidents, véhicule d’une parole émancipée et émancipatrice, voix des sans voix contestant l’orthodoxie et la sclérose de la presse dominante, les normes de langage et de comportement des classes régnantes et possédantes, menaçant l’ordre établi ou défendant des idéaux démocratiques bafoués. Cette approche valorise ainsi la capacité des médias alternatifs, radicaux, libres ou indépendants à se constituer en lieux de réflexion, d’information et d’organisation des mouvements anti-autoritaires ou anti-capitalistes. Or il semble que les chercheurs eux-mêmes soient partagés entre ces deux visions, l’une dépréciative et l’autre héroïque.

De notre point de vue, ce positionnement ambigu pose un problème d’ordre épistémologique.

Les deux registres d’appréhension et d’appréciation des médias alternatifs et radicaux que nous avons mentionnés ne sont pas à mettre sur un pied d’égalité. Comme toute pratique collective étiquetée comme « déviante » (Becker, 1985), ces médias sont  l’objet d’une exclusion partielle ou totale de la part des groupes établis (Elias, 1997, p. 29-70). La « communication rebelle » (Downing et al., 2001) peut donc être considérée comme une pratique traversée et construite autour de luttes de définition que se livrent plusieurs catégories d’agents, favorables ou non à son accès aux sphères publiques légitimes (Habermas, 1993, p. V-VII). C’est pourquoi, d’un point de vue historique, ces luttes ont eu pour objet central la légitimité et/ou la légalité des systèmes de pratiques et de représentations hétérodoxes défendus par ces « journalistes alternatifs » (Atton, 2003). Selon des logiques et des intérêts définis par la position qu’ils occupent au cœur ou aux marges du champ du pouvoir, États, gouvernements et partis politiques, mass-media et industries de la communication, universitaires, journalistes et éditeurs, étudiants, artistes, travailleurs, groupes religieux syndicats, réseaux associatifs et militants, organisations non-gouvernementales ou « minorités ethniques » apparaissent comme les principaux agents collectifs ayant historiquement contribué à la création de conditions favorables ou défavorables à l’émergence de ces petits producteurs de biens (contre-)culturels (Rodriguez, 2001, p. 25-64 ; Downing, 2000, p. 1-234).

Or deux interrogations récurrentes traversent les alternative media studies. Premièrement, le thème de la communication alternative et la dénonciation des injustices en matière d’information et de communication est devenu un véritable leitmotiv au sein des mouvements de gauche depuis les années 1970. Pour comprendre ce phénomène, nombre d’analystes considèrent cette communication alternative comme un objet, non seulement extérieur à « l’idéologie de la communication » et ses mécanismes intégrateurs (Breton, Proulx, 1996, p. 13-14 ; Mattelart, 1992), mais en contradiction avec les fondements mêmes de cette idéologie. Sans tomber dans un forme de cynisme désabusé, ne serait-il pas profitable à la recherche de reconsidérer ce présupposé théorique, et d’appréhender les catégories de l’entendement « altermédiatique » comme autant de mythes collectifs (Barthes, 1957) traversés par des enjeux de pouvoir symbolique spécifiques (Cassigoli, 1989, p. 64 ; Bourdieu, 2001, p. 201-211) ? D’un autre côté, insister sur cette dimension de croyance collective, c’est tendre à masquer le fait que l’existence, l’importance et l’impact de ces médias alternatifs ou militants restent largement méconnus, en raison notamment des contraintes économiques et juridiques qui s’exercent sur eux, des menaces ou violences que subissent leurs collaborateurs, du dénigrement et de la condescendance avec lesquels ils sont considérés par les journalistes de l’establishment ou les groupes qui voient leurs intérêts menacés par ces publications. Peut-on penser dès lors que les médias alternatifs, citoyens ou radicaux constituent des « protagonistes importants du paysage médiatique global » (Rodriguez, 2001 : xiii) ? Le paradoxe consistant à insister sur la centralité de ces périphéries médiatiques relève-t-il d’une stratégie de positionnement d’un objet illégitime sur le marché des biens universitaires ? Ou bien doit-il être considéré comme une réalité méritant un travail d’objectivation attentif, au même titre que la presse « légitime » ? En ce domaine comme en d’autres, il semble qu’il faille « choisir de payer la vérité d’un coût plus élevé pour un profit de distinction plus faible » (Bourdieu, 2001, p. 55).

A partir d’un corpus composé de recherches académiques spécialisées consacrées à cet objet, ce travail propose donc une synthèse critique centrée sur la question des luttes de qualification et de disqualification, dont ces médias font l’objet dans les arènes politiques, médiatiques, militantes et les forums académiques (Hilgarner, Bosk, 1988). Distinguant cinq registres d’analyse « idéal-typiques », l’article propose une discussion autour d’une hypothèse de recherche selon laquelle les médias alternatifs peuvent être définis à partir des concepts d’hétérodoxie et d’autonomie.

Les médias alternatifs, reflet inversé des mainstream media ?

Des travaux réalisés dans les années 1970 et 1980 adoptent une vision des médias alternatifs comme des reflets inversés des médias conventionnels. Cette approche « en négatif » se retrouve dans les recherches du groupe de Comedia sur la presse minoritaire en Grande-Bretagne (Comedia, 1984, p. 95). La définition proposée dans ces recherches repose sur une certaine essentialisation du « système médiatique » (Hallin, Mancini, 2004, p. 10-13) comme totalité fonctionnelle unifiée. Cette vision théorique peut être analysée comme une reprise savante des représentations indigènes. En effet, elle fait abstraction des luttes menées par les militants des médias alternatifs, ou des institutions qui travaillent à les financer ou légiférer à leur sujet, pour leur inclusion ou leur exclusion de « l’espace public ». Ces deux catégories d’agents trouvent en effet un intérêt, différent mais convergent, à exacerber les oppositions entre l’ordre médiatique dominant et ses critiques les plus radicales – qui peuvent dès lors être appréhendées comme « extérieures » à cet ordre. Une telle approche contribue donc à ce que les principes de vision et de division qui structurent les discours de ces acteurs prennent corps dans la réalité sociale, voire s’institutionnalisent sous la forme de textes juridiques ou de programmes d’action publique. Ainsi, la Royal Commission on the Press, en 1977, publie un rapport sur les périodiques et la presse alternative en Grande-Bretagne. Les critères retenus établissent une relation inverse systématique avec les pratiques ou représentations dominantes  (cité in Atton, 1999, p. 51). Cette définition institutionnelle peut être interprétée comme un détournement du potentiel subversif des publications alternatives, dans la mesure où elles ne sont supposées toucher que des groupes sociaux de taille très restreinte, hostiles à l’opinion de la majorité… et de plus elles sont très difficiles à dénicher. Le problème de cette définition dépolitisante voire stigmatisante (1) , est redoublé si l’on considère le fait qu’une telle acception ne permet pas de tracer nettement la ligne qui sépare la presse mainstream de la presse alternative. En effet, comme le remarque Downing, « n’importe quoi, d’un certain point de vue, est alternatif à quelque chose d’autre » (Downing et alii, 2001, p. ix).

Les critiques formulées à l’encontre de ces approches s’accordent sur la nécessité de tenir compte des propriétés appartenant en propre aux médias alternatifs. Atton estime qu’il est peut-être « plus utile d’élaborer des modèles théoriques pour les médias alternatifs et radicaux, non pas à partir des pratiques existantes des médias dominants, mais à partir des pratiques de médias qui proposent une opposition à cette domination » (Atton, 2002). De même, Rodriguez reproche aux visions traditionnelles des médias alternatifs de les définir par ce qu’ils ne sont pas et non par ce qu’ils sont, car cette perspective autorise à les évaluer à l’aune de leur capacité à « altérer le mégalithe de l’empire médiatique », et à les déclarer « en échec » vis-à-vis des grandes entreprises de presse (Rodriguez, 2001, p. 13).  Hamilton refuse également toute réduction des médias alternatifs à une forme d’opposition à la culture de masse : dans sa perspective, les médias alternatifs doivent aussi « permettre la communication alternative ». Leur union doit rendre possible « l’articulation d’un ordre social différent de et souvent opposé à l’ordre dominant » (Hamilton, 2000, p. 362). On retrouve ici le dilemme auquel est confrontée toute tentative de définition du terme « alternatif », comme le remarque Roncagliolo : l’opposition entre son aspect marginal (en dehors du système) et de son aspect altérant (contre le système) (cité in Chadaigne, 2002, p. 18). Plus généralement, les approches qui reposent sur une distinction ou une opposition tranchée entre mainstream et alternative media tendent à rationaliser sous une forme scientifique les représentations que les agents se font du monde médiatique, et à faire tendanciellement abstraction des stratégies et mécanismes qui contribuent à générer, reproduire ou transformer les termes de la distinction entre ces deux catégories.

Les approches par définition de critères ou le cahier des charges de « l’alternativité »

Ces remarques invitent à réfléchir sur les fondements et les mécanismes rétroactifs de renforcement ou de délitement des relations de domination entre mainstream media et alternative media, d’un côté, et entre médias alternatifs, d’un autre. Pour rendre la formule d’Albert, « qu’est ce qui rend alternatifs les médias alternatifs » (2000) ? Les définitions que l’on peut qualifier de « critérielles » des médias alternatifs sont assez fréquentes dans les littératures militante ou savante. Elles reposent sur le présupposé normatif selon lequel il existerait un type « pur » de médias alternatifs : ceux qui répondent à tous les critères d’excellence. Ainsi, pour William, la « communication démocratique » se définit par trois aspects principaux : la décapitalisation, la déprofessionnalisation, la désinstitutionnalisation (cité in Atton, 2002, p. 4). De même, les éditeurs de Alternative in Print, un catalogue international de livres, pamphlets, périodiques et matériel audiovisuel publié aux États-Unis, suggèrent trois critères simples permettant de définir les publications alternatives : la publication doit être non-commerciale et montrer « qu’une préoccupation élémentaire pour les idées, et non pour le profit, est la motivation pour publier; l’objet des publications doit se concentrer sur la responsabilité sociale ou l’expression créative, ou simplement une combinaison des deux; enfin, il est suffisant pour la publication de se définir eux-mêmes comme des éditeurs alternatifs (cité in Atton, 1999 : 51). Cette série de critères tend à montrer que les journalistes alternatifs privilégient les intérêts liés à l’économie symbolique de leurs publications plutôt que leur économie matérielle ou financière. Le troisième critère indique également que la reconnaissance ou l’auto-reconnaissance par un groupe d’une activité comme « alternative » est un critère nécessaire voire suffisant pour autoriser cette appellation. On retrouve ici une des fonctions des systèmes de justification qui constituent les « sous-culture déviantes » (Becker, 1985).

Les approches par définition de critères illustrent toutes la difficulté de définir les médias alternatifs sur la base de caractéristiques prédéfinies et générales. Cette démarche est en effet sous-tendue par des considérations d’ordre normatif : quel est le vrai, le bon, le pur média alternatif ? Gumucio Dagron distingue ainsi trois mythes qui structurent les représentations des médias alternatifs et des expériences de communication participative, supposés être petits, isolés et purs (2004, p. 5). Ce type de visions idéalisées est propice à des questionnements insolubles, car la définition des critères d’excellence est précisément un enjeu de luttes à l’intérieur comme à l’extérieur de ces médias. Pourquoi choisir tel(s) critère(s) plutôt que tel(s) autre(s) ? Qui peut juger de la légitimité de ces critères ? Combien de critères sont nécessaires ? Quels critères sont les plus déterminants ? Ces critères ne sont-ils pas sujets à variations ? Enfin, est-ce que tous les critères sont valables pour tous les médias dits « alternatifs », ou bien ce terme peut-il être divisé en sous-catégories répondant à des critères différents ?

Les approches taxinomiques et typologiques

Il est possible de définir les médias alternatifs en procédant à des classifications ou des typologies de ces médias. Ainsi, Streitmatter distingue la presse dissidente de la presse alternative. Les publications dissidentes ont selon lui deux caractéristiques : non seulement elles offrent « des points de vue différents de ceux qui sont émis par la presse conventionnelle », mais elles « cherchent  à changer la société de manière effective », alors que les « publications alternatives » regroupent les publications qui expriment simplement des points de vue différents de la presse conventionnelle, sans projet concret de changement social (par exemple une partie de la presse underground américaine dans les années 1960-1970). Par conséquent, « toutes les publications dissidentes sont des publications alternatives, mais beaucoup de publications alternatives ne sont pas dissidentes »  (Streitmatter, 2001, p. x-xi). Le critère pertinent de distinction entre les publications est donc ici leur degré de « radicalité » politique.

D’autres typologies existent en fonction de critères qui n’ont pas trait spécifiquement à la philosophie éditoriale des publications. Ainsi, Traber identifie deux grands types de presse alternative : advocacy press (associée à la défense d’une cause) et grassroots press (littéralement presse « de la base »). Si l’advocacy press se caractérise par l’adoption de valeurs très différentes de celles des médias de masse, introduisant « des acteurs sociaux alternatifs tels que les pauvres, les opprimés, les marginaux et bien entendu les travailleurs manuels ordinaires, les femmes, les jeunes et les enfants en tant que sujets principaux de leurs informations et de leurs contenus » (cité in Atton, 1999, p. 52), la grassroots press est différente, car produite par les groupes mêmes dont il est question dans les publications. Cela n’interdit pas l’engagement de professionnels, mais ils restent strictement confinés au rôle de conseillers : leur présence doit permettre aux « gens ordinaires » de produire leur propre travail, dans la perspective qui est la leur.

Il est également possible de concevoir une catégorie regroupant l’ensemble des médias non conventionnels et critiques, et de déterminer les pôles autour desquels se jouent les rapports de force entre les différents types de médias alternatifs. Granjon et Cardon proposent dans cette perspective le concept de « mobilisations informationnelles » et distinguent au sein de ces mobilisations deux grands pôles de critique des médias dominants, qui se sont développés depuis les années 1970 : la « critique anti-hégémonique » et la « critique expressiviste » (Cardon, Granjon, 2003). La critique anti-hégémonique « s’attache à mettre en lumière la fonction propagandiste des ‘appareils idéologiques de la globalisation’ que sont les médias et appellent à la création d’un ‘contre-pouvoir critique' ».La critique expressiviste, de son côté, « refuse l’accaparement de la parole par les professionnels, les porte-parole et les experts ». Elle propose moins « de réformer les communications de masse et le journalisme professionnel que de libérer la parole individuelle ». L’intérêt de ce modèle d’analyse est de combiner une approche synchronique – les deux cadres d’interprétation sont considérés comme les deux faces d’une même pièce – à une approche diachronique.

Les approches généalogiques

Les approches généalogiques s’attachent à reconstituer, souvent sous forme de monographies locales (Ferron, 2005) ou nationales (Streitmatter, 2001, Switzer, Adhikari, 2000, Kucinski, 2003) les conditions de genèse et les processus de transformation de ces médias dans leur contexte. Cette approche évite en général la tendance déjà observée à l’essentialisation de l’objet « média alternatif ». Elle invite à réfléchir à la question de savoir si un journal alternatif est voué à rester « alternatif » durant toute son existence, et, même si ce qualificatif ou un équivalent continue de lui être attribué, si la signification du mot ne change pas au cours du temps. Dans leur étude sur « les voix alternatives dans la dernière génération de l’Apartheid » , Switzer et Adhikari montrent ainsi comment la presse contestataire sud-africaine qui s’est développée sous le régime d’Apartheid est devenue, from the margins to the mainstream, la presse du nouveau consensus politique post-transition (op. cit.). De même Bresnahan (2003) montre comment les logiques du système néolibéral, après la « transition démocratique » au Chili, ont conduit à une situation paradoxale où le pluralisme des médias et la vitalité des mobilisations sociales se sont amoindris par rapport au temps de la dictature du général Pinochet, où proliféraient les « micro-médias » clandestins (Del Rio Donoso, 1996). Le nouveau gouvernement a en effet favorisé une « explosion des médias commerciaux » et une « implosion de la vie publique », obligeant les médias alternatifs soit à s’intégrer au système – par le biais d’une législation contraignante -, soit à disparaître. En France, l’histoire du quotidien Libération, qui a ouvert récemment son capital aux intérêts financiers, est un autre exemple emblématique de ce processus (Guisnel, 2003).

Approches systémiques et approches spontanéistes

La prise en compte de l’historicité des médias alternatifs amène une autre question. Ces médias sont-ils extérieurs à ce que l’on peut appeler sommairement le « système médiatique » ou bien occupent-ils des positions marginales au sein même de ce système ? En allant plus loin, ces médias sont-ils des produits de ce système, ou bien des « créations spontanées » de groupes contestataires ? Le travail de Mathes et Pfetsch sur le rôle de la presse alternative allemande dans le processus de mise sur agenda médiatique de « contre-problèmes publics » (counter issues) est révélateur de la dimension systémique des relations entre agents dominants et agents dominés de l’espace médiatique. Par le biais d’un certain nombre d’entrepreneurs de causes, ces médias ont contribué à produire un « effet d’engrenage » (spill-over effect), au terme duquel les élites établies et les institutions politiques ont été amenées à tenir compte dans leurs décisions de problèmes politiques ou environnementaux peu à peu introduits dans la sphère publique « légitime » (Mathes, Pfetsch, 1991). De même, James Lewes analyse le contexte d’émergence de la presse underground américaine à la fin des années 1960 et observe qu’en dépit de leur attitude critique à l’égard des affiliations institutionnelles et des pratiques des médias dominants, « les militants de la presse underground ont été amenés à définir leurs médias dans les termes de, et en contraste par rapport à la presse dominante » (Lewes, 2000, p. 388). Néanmoins, l’heterodoxa qui domine aussi bien dans les travaux académiques que dans les représentations des journalistes alternatifs, relève généralement d’une vision plus spontanéiste des médias alternatifs, pensés comme des « créations incréés », produits d’une liberté sans contraintes et indépendantes de toute composante idéologique ou économique issue de l’ordre dominant – ce qui n’interdit pas de penser que ces croyances puissent jouer, dans certaines limites, comme prophéties autoréalisatrices.

Les cinq « idéaux-types » que nous avons distingués illustrent l’extrême labilité des formes de contestation du discours médiatique dominant, qui s’explique par les conflits de position auxquels sont confrontés les producteurs de médias alternatifs. Tout se passe comme si ces derniers étaient partagés entre deux stratégies : d’un côté, « la révolution partielle des avant-gardes », d’un autre, « la contestation impossible des outsiders » (Champagne, Christin, 2004, p. 158). Ces conflits de position sont paradoxaux. Ils se présentent en effet comme structurellement insolubles. Par exemple, une réussite commerciale pourra être  perçue comme une trahison du système de valeur des journalistes alternatifs – donc un échec. Dans le même temps, l’expansion du média constitue la condition des changements sociaux ou politiques revendiqués par le groupe. L’autre paradoxe vient du fait que l’hétérodoxie joue comme une ressource symbolique précieuse, partie intégrante des stratégies de captation du (contre-) pouvoir symbolique développées par les producteurs de médias alternatifs : le capital de dissidence ou de radicalité accumulé à travers la participation au medium est source de profits de distinction potentiellement reconvertibles dans les pôles dominés de plusieurs champs de production symbolique, comme le journalisme mainstream, le monde académique, ou le champ politique. Ceci nous semble pouvoir expliquer ce paradoxe mis en évidence par Peter Lewis : « ce qui était hier un média clandestin et alternatif peut être aujourd’hui, dans la légalité, un succès commercial qui demain pourrait être repris par une grande multinationale » (Lewis, 1993). Mais entre dé-radicalisation et sur-radicalisation existe un continuum de positions intermédiaires, mélange pratique de loyalisme distancié et de ruptures partielles, qui définissent les espaces de mobilité de la presse alternative. C’est dans ces espaces en constante redéfinition que s’élaborent les stratégies de lutte pour la connaissance et la reconnaissance du militantisme informationnel.

Trois hypothèses de recherche nous semblent pouvoir être dégagées de ce rapide tour d’horizon bibliographique. Elles offrent selon nous la possibilité de contourner les biais normatifs mis en évidence précédemment. En premier lieu, tout se passe comme si les médias alternatifs étaient pris dans une situation de double-bind (Elias, 1984, p. 75) entre d’un côté leur volonté de produire un discours hétérodoxe sur le monde social et la recherche d’une autonomie relative de leurs structures matérielles et symboliques. Les comportements de leurs agents sont en grande partie dictés par des stratégies d’évitement de ce double danger qui pèse sur leur existence : l’orthodoxie, d’un côté (du point de vue de leur structures symboliques), et l’hétéronomie, d’un autre (du point de vue de leurs structures matérielles et financières). A cette hypothèse générale, il convient d’en ajouter une plus spécifique : la propension générale des « journalistes alternatifs » à privilégier les intérêts d’ordre symbolique (les questions de principe) sur les intérêts d’ordre matériel (les questions de moyens), en d’autre termes le « pur » sur le « commercial » tout en travaillant constamment à afficher cette préférence dans un rapport distinctif avec les médias dits commerciaux. La troisième et dernière hypothèse est que la plupart des médias alternatifs se trouvent confrontés à un dilemme pratique entre une volonté d’efficacité sociale et politique et le risque de ce que James Hamilton appelle une « massification organisationnelle/culturelle », autrement dit leur transformation en médias commerciaux, professionnalisés et institutionnalisés.

Partant de cette triple hypothèse, nous pouvons justifier notre crainte des conséquences d’un développement incontrôlé de recherches académiques utilisant la catégorie de « média alternatif ». Un travail non-réflexif sur cette catégorie de médias pourrait tendre en effet à inciter les agents les moins autonomes de cet espace à la recherche d’une forme de garantie d’authenticité ou de caution savante dans les discours académiques sur leurs pratiques – davantage que dans les « sanctions du marché » compte-tenu de l’hypothèse d’une primauté du pur sur le commercial. Ce phénomène comporte au moins deux risques notables pour la recherche. Le premier, d’ordre épistémologique, est de renforcer l’hypothèse fondatrice des alternative media studies d’une relative autonomie des médias alternatifs, donc la pertinence d’un champ d’études spécifique sur cet objet. Un tel postulat nous semble devoir être davantage réfléchi avant de poursuivre dans le sens d’une spécialisation de la division des tâches entre alternative et mainstream media studies, dans la mesure où la question demeure de savoir si la différence entre les deux est une différence de degré ou une différence de nature. Le second risque vient de ce que la faible autonomie des médias alternatifs et la recherche par leurs agents (socialement légitime mais scientifiquement problématique) de la « signification ultime » de leur activité peut facilement donner l’occasion au chercheur de s’exprimer en tant que « spécialiste » de pratiques labellisées sous le qualificatif « alternatif », dont il peut ou non partager les enjeux à titre individuel, mais qu’en tout état de cause il contribue à faire exister socialement par son simple statut de locuteur autorisé.

Note

(1) La définition proposée laisse supposer une forme d’anti-démocratisme qui serait inhérent aux publications alternatives, puisque par définition elles sont hostiles à l’opinion de la majorité.

Références bibliographiques

Albert, Michel (2000), « Qu’est-ce qui rend alternatifs les médias alternatifs ? », Ao ! Espaces de la parole, vol. VI, n° 2, p. 54-58 [en ligne].

Atton, Chris (1999), « A reassessment of the alternative press », Media, Culture and Society, vol. 21. London, Thousand Oaks and New Delhi : Sage Publications, p. 51-76.

Atton, Chris (2002), Alternative media, London, Thousands Oaks and New Delhi, Routledge, Sage publications.

Atton, Chris (2003), « What is ‘alternative journalism’ ? », Journalism, vol. 4(3), London, Thousand Oaks and New Delhi : Sage Publications, p. 267-272.

Barthes, Roland (1957), Mythologies, Paris : Le Seuil (Essais).

Becker, Howard (1963), Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, Paris : Métailié.

Bourdieu, Pierre (2001), Langage et pouvoir symbolique. Paris : Points-Essais, Fayard, Le Seuil.

Bresnahan, Rosalind (2003), « The Media and the Neoliberal Transition in Chile. Democratic Promise Unfulfilled », Latin American Perspectives, issue 133, vol. 30, n° 6, p. 39-68.

Breton, Philippe ; Proulx, Serge (1989), L’explosion de la communication, Paris : La Découverte.

Cardon, Dominique ; Granjon, Fabien (2003), « Les mobilisations informationnelles dans le mouvement altermondialiste », Colloque Les Mobilisations altermondialistes, Paris [en ligne].

Cassigoli Perea, Armando (1986), « Sobre la contrainformación y los asi llamados medios alternativos » in Simpson Grinberg, Máximo (dir.), Comunicación alternativa y cambio social. 1. América Latina. México : coll. La Red de Jonas, Premia Editora, p. 63-71.

Chadaigne, Pierre-José (2002), La communication alternative : la presse parallèle en France des années 60 à la fin des années 90, Thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, sous la direction de Pierre Albert, Université Paris II-Panthéon Assas.

Champagne, Patrick ; Christin, Olivier (2004). Mouvements d’une pensée. Pierre Bourdieu. Paris : Bordas.

Comedia Group (1984), « The Alternative Press : The Development of Underdevelopment », Media, Culture & Society, n° 6, p. 95-102.

Downing, John D. H. ; Villareal Ford, Tamara, Gil, Genève and Stein, Laura (2001), Radical Media: Rebellious Communication and Social Movement. London, Thousands Oaks and New Delhi : Sage publications.

Elias, Norbert (1984), Engagement et distanciation, Paris : Seuil.

Elias, Norbert ; Scotson, John L (1965), Logiques de l’exclusion. Enquête sociologique au cœur des problèmes d’une communauté, Paris : Fayard.

Ferron, Benjamin (2004), La presse alternative locale en France. Un espace de contestation des représentations et normes instituées du système de pouvoir local, Mémoire de DEA sous la direction de Dominique Marchetti, I.E.P. de Rennes [en ligne].

Guisnel, Jean (1999), Libération, la biographie, Paris : La Découverte (coll. Essais-Poche).

Gumucio Dagron, Alfonso (2004), « Call me impure : myths and paradigms of Participatory Communication », Washington DC : Our Media, Not Theirs I, « A discussion of alternative media », ICA Preconference [en ligne].

Habermas, Jürgen (1962), L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, traduit de l’allemand par Marc B. de Launay, Paris : Payot (collection Critique de la politique).

Hallin, Daniel C. ; Mancini, Paolo (2004), Comparing Media Systems. Three models of Media and Politics, Communication, Society and politics, Cambridge University Press.

Hamilton, James (2000), « Alternative media : conceptual Difficulties, Critical Possibilities ». Journal of Communication Inquiry, vol. 24, n° 4, Sage Publications, p. 357-378.

Hiltgarner, Stephen ; Bosk, Charles (1988), « The rise and fall of social problems : a public arenas model », American Journal of Sociology, vol. 94, n° 1, p. 53-78.

Kucinski, Bernardo (1991), Jornalistas e revolucionários nos tempos da imprensa alternative, São Paulo.

Lewes, James (2000), « The Underground Press in America (1964-1968) : Outlining an Alternative, the Envisioning of and Underground », Journal of Communication Inquiry, vol. 24, n° 4, Sage Publications, p. 379-400.

Lewis, Peter (dir.) (1993), Les médias alternatifs entre les réseaux planétaires et la vie locale, Paris : UNESCO.

Mathes, Rainer ; Pfetsch, Barbara (1991), « The role of the alternative press in the Agenda-building Process : Spill-over Effects and Media Opinion Leadership », European Journal of Communication, vol. 6, London, Newbury Park and New Delhi : Sage Publications, p. 33-62.

Mattelart, Armand (1992), La Communication-monde. Histoire des idées et des stratégies, Paris, La Découverte/Poche (coll. Sciences Humaines et Sociales).

Rio Donoso (Del), Luis (1996), Les micro-médias imprimés. Recherches sur la micropresse pendant la résistance chilienne. 1973-1989, T thèse de doctorat en Etudes des Sociétés Latino-Américaines, sous la dir. de Marie-Danielle Demelas-Bohy, Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris III, Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine, p. 6-36.

Rodriguez, Clemencia (2001), Fissures in the Mediascape. An international study of citizen’s media, Cresskill, New Jersey : Hampton Press Inc.

Streitmatter, Rodger (2001), ix-xiv. Voices of revolution. The dissident press in America. Introduction, New York : Columbia University Press.

Switzer, Les ; Adhikari, Mohamed (ed.) (2000), South Africa’s Resistance Press. Alternative Voices in the Last Generation under Apartheid, Ohio University Center for International Studies.

Auteur

Benjamin Ferron

.: Doctorant à l’Université de Rennes 1 – Centre de Recherches sur l’Action Politique en Europe (CNRS-CRAPE)